Géodésiques du Vide

On nous rebat les oreilles avec la « Responsabilité Sociétale des Entreprises » et cette chimère qu’est l’« utilité publique ». C’est fascinant de voir à quel point le monde corporatif s’échine à masquer l’odeur de charnier de ses bilans comptables sous des hectolitres de parfum éthique bon marché. C’est comme tenter de dissimuler un poisson pourri dans un sac Hermès : l’emballage est luxueux, mais la réalité olfactive finit toujours par vous prendre à la gorge. Pour le professeur que je suis — et qui préférerait largement disséquer un millésime de Bourgogne plutôt que la vacuité de vos stratégies RSE — l’intérêt général n’est pas une vertu morale. C’est un problème de topologie qui a mal tourné.

L’Espace

Arrêtons de fantasmer sur l’espace public comme s’il s’agissait d’une agora grecque immaculée où des esprits libres débattent du destin de la cité. La réalité de « l’espace commun », c’est le couloir de correspondance de la station Châtelet-Les Halles à 18h30. Une variété riemannienne saturée, où la métrique de l’information se confond avec l’odeur rance de l’urine séchée sur le carrelage et la sueur de milliers de pendulaires en détresse. En géométrie de l’information, ce que les naïfs appellent « le public » n’est qu’une distribution de probabilités, un nuage de points statistiques qui s’entrechoquent dans une indifférence thermodynamique totale.

Regardez vos « open spaces ». Ces vastes plaines de moquette grise ne sont pas conçues pour la collaboration, mais pour minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre les employés. On vous force à partager le même air vicié pour que vos pensées convergent vers une moyenne médiocre, réduisant ainsi le coût énergétique de la gestion des ressources humaines. L’individu, avec ses faims, ses angoisses et ses désirs, est une aberration statistique, un « outlier » qu’il faut lisser. Le « Bien Commun » d’une entreprise ressemble à ce croque-monsieur sous vide que l’on achète dans un distributeur automatique de gare : une pâte molle et tiède, conçue pour ne déplaire à personne, mais qui ne nourrit absolument personne. C’est la dictature de la moyenne, où l’empathie n’est qu’un filtre passe-bas destiné à éliminer les fréquences aiguës de la souffrance individuelle pour éviter que le système ne sature.

Le Tenseur

Pour naviguer dans cet enfer pavé de bonnes intentions, il faut comprendre le tenseur métrique. Dans la physique sociale, ce n’est pas la gravité qui courbe l’espace-temps, c’est le taux de change entre votre temps de vie et votre salaire. Chaque décision est un calcul de distance géodésique sur une surface financière instable. Nous passons notre vie à essayer d’optimiser cette trajectoire, persuadés que nous avançons vers le bonheur alors que nous ne faisons que glisser vers le puit de potentiel le plus proche.

C’est ici que la comédie humaine devient tragique. Pour compenser la courbure insupportable de leur existence professionnelle, les cadres modernes s’entourent de totems technologiques. J’ai vu l’autre jour un spécimen typique de cette faune, un « Chief Happiness Officer » au bord du burn-out, qui venait d’investir dans une chaise ergonomique Herman Miller Aeron à près de 1 600 euros. Il m’expliquait avec un sérieux papal que la maille pelliculaire allait « révolutionner sa posture ». Quelle arrogance pathétique. Payer le prix d’une petite voiture d’occasion pour poser son séant sur du plastique sophistiqué, en espérant que cela redressera la colonne vertébrale d’une vie qui s’effondre sous le poids de l’absurdité… On peut corriger la lordose lombaire, mon vieux, mais aucune ingénierie ne corrigera la distorsion de votre âme prisonnière d’un fichier Excel.

La Variété

Finalement, parlons de la liberté de choix, cette « variété » dont on nous gargarise. En réalité, nos décisions managériales ou politiques ressemblent au buffet à volonté d’une cafétéria d’autoroute un dimanche de pluie. On vous présente une diversité apparente — carottes râpées, céleri rémoulade, œuf mayonnaise — mais tout a le même goût d’acide citrique et de conservateur E202. C’est une variété dégénérée.

L’intelligence artificielle que nous laissons désormais piloter la gouvernance ne fait qu’accélérer ce processus d’aplanissement. Les algorithmes détestent la rugosité des montagnes ; ils veulent transformer le paysage complexe de la société humaine en un immense parking de supermarché, plat, gris et prévisible. En cherchant à maximiser l’utilité, ils réduisent la dimensionnalité de nos vies. Nous devenons des vecteurs propres dans une matrice diagonalisable, dépouillés de tout ce qui faisait notre bruit, notre fureur, notre humanité. C’est une entropie inversée, une mort thermique par l’ordre absolu.

Je regarde mon verre vide. Même l’ivresse a perdu de sa saveur, lissée par la norme. La nausée me vient, et ce n’est pas le vin.

コメント

コメントを残す

メールアドレスが公開されることはありません。 が付いている欄は必須項目です