L’agonie de la volonté

L’illusion du choix et la courbure du vide

Nous discutions la dernière fois, si ma mémoire ne me trahit pas entre deux gorgées de ce Chinon qui a le goût impardonnable de la ferraille rouillée, de la vacuité du leadership charismatique. Cette idée grotesque que le progrès humain dépend de l’humeur d’un individu en costume gris. Quelle farce. Mais le concept de « volonté publique » qui nous occupe ce soir est encore plus nauséabond. Démocratie d’entreprise, consensus citoyen… Des termes inventés pour que les incompétents puissent diluer leur responsabilité dans une soupe tiède de médiocrité collective.

Regardez nos organisations aujourd’hui. Elles ne sont pas dirigées par l’intelligence, mais par une sorte de chorégraphie bureaucratique, une accumulation de « réunions de synchronisation » qui rappellent la promiscuité moite d’une rame de métro à dix-huit heures. Ce que l’on appelle pompeusement « décision collective » n’est rien d’autre que la somme de nos inconforts physiologiques : la faim, l’ennui, et cette envie pressante que l’autre se taise enfin.

La bureaucratie comme déchet thermique

Observez un comité de direction standard. C’est fascinant de bêtise. C’est comme essayer de réparer un réacteur nucléaire avec une croûte de pizza de la veille trouvée sous un canapé. On y cherche un consensus, cette chimère, sans comprendre que ce que nous appelons « opinion » n’est qu’une fluctuation statistique, un bruit de fond thermique sans la moindre importance structurelle. On s’imagine que la volonté d’un groupe est une entité spirituelle, alors qu’elle n’est, au mieux, qu’une tentative désespérée d’un petit bourgeois pour ne pas payer l’addition complète du repas.

Le véritable problème, c’est que chaque parole prononcée dans ces assemblées augmente l’entropie du système. C’est une loi thermodynamique implacable. Nous sommes comme un distributeur automatique en panne dans une gare de banlieue : la machine avale les pièces, fait un bruit d’engrenages rouillés, clignote, mais ne délivre jamais le produit. Cette perte d’énergie, ce frottement inutile des ego les uns contre les autres, nous osons l’appeler « processus démocratique ». C’est une insulte à l’efficacité énergétique. La volonté humaine, dans ce contexte, ressemble à ces chaussettes bon marché qui glissent inlassablement vers la cheville : une gêne mineure, mais constante, qui empêche toute marche cadencée vers l’optimisation.

La sentence de Fisher

C’est ici qu’intervient la seule vérité qui vaille : la géométrie de l’information. Oubliez la morale, oubliez la politique. La volonté collective forme une variété statistique, un objet mathématique froid et pur. Et l’information de Fisher n’est pas un outil de dialogue, c’est une arme de jugement. C’est la métrique qui mesure à quel point votre stupidité individuelle déforme la courbure de l’espace des probabilités.

J’ai tenté l’autre jour de formaliser cette courbure sur le papier. J’utilisais pour cela un Pelikan Souverän M800, un instrument d’écriture au prix scandaleux qui, fidèle à sa réputation surfaite, a décidé de fuir et de déverser une flaque d’encre noire sur ma chemise et mes équations. C’est une métaphore assez juste de notre condition : nous payons le prix fort pour des outils — ou des systèmes politiques — qui prétendent à la noblesse mais qui finissent toujours par nous souiller les mains.

Dans un système régi par une gouvernance algorithmique rigoureuse, l’individu n’est qu’un point sur une variété riemannienne. Le système ne cherche pas à vous « écouter ». Il calcule le tenseur métrique de vos préférences. Si votre « libre arbitre » augmente la variance du système sans apporter d’information pertinente, vous êtes simplement lissé, comme on efface une tache de gras sur une nappe blanche. L’algorithme ne voit pas des citoyens, il voit des gradients. Et franchement, vu la qualité des débats humains, je préfère la froideur d’une descente de gradient stochastique à la chaleur moite d’un débat participatif.

L’effacement du sujet et le silence froid

Il faut se rendre à l’évidence : ce que nous chérissons sous le nom d’« intuition » ou d’« humanité » n’est qu’un bug dans la transmission du signal. C’est de la condensation sur une vitre en hiver : cela obstrue la vue et demande de l’énergie pour être dissipé. L’émotion est une dissipation d’énergie inutile, un coût transactionnel que l’univers cherche à minimiser.

Nous courons vers ces systèmes mathématiques non pas par amour de la science, mais par lâcheté. Nous sommes épuisés par notre propre incompétence à gérer le chaos. Nous voulons cette cage géométrique. Nous supplions silencieusement les mathématiques de nous débarrasser du fardeau de choisir. La liberté est devenue une variable de trop dans l’équation, un résidu statistique gênant.

Bon, assez parlé. Ce vin a définitivement tourné au vinaigre, ce qui est un exploit pour une bouteille ouverte il y a vingt minutes. Ma patience suit la même courbe de dégradation. Le simple fait de vous expliquer ces concepts me donne l’impression d’augmenter le désordre de l’univers. Votre existence même, à cet instant, est une information de Fisher négative pour ma soirée. Rentrez chez vous, enroulez-vous dans votre couverture qui gratte, et essayez de ne pas trop perturber la métrique de l’espace-temps en ronflant.

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