L’Entropie du Labeur

Prenez donc une chaise. Non, pas celle-là, elle est bancale, une métaphore parfaite de notre système de retraites. Garçon ! Un autre verre de ce rouge qui tache, s’il vous plaît. Le moins cher, celui qui a le goût de la vengeance sociale.

On nous rebat les oreilles avec la « valeur travail », cette vieille lune moralisatrice. Les coachs en développement personnel, ces nouveaux prêtres de la médiocrité, vous vendent l’idée que votre carrière est un chemin lumineux vers l’accomplissement. Quelle plaisanterie. Pour quiconque possède un minimum de bagage mathématique, il est évident que le marché de l’emploi n’est qu’une vaste expérience de mécanique statistique foireuse. Nous ne sommes que des particules s’agitant frénétiquement dans une boîte fermée dont la température monte inexorablement, et nous appelons cette agitation thermique « l’ambition ».

La Topologie de l’Imposture

Regardez un CV. Ce document est une fraude intellectuelle. Vous pensez qu’il résume qui vous êtes ? Il ne fait que projeter une structure multidimensionnelle complexe sur une feuille A4. C’est une perte d’information catastrophique, une compression avec perte qui ferait hurler n’importe quel théoricien du signal. En réalité, une compétence n’est pas une ligne de texte ; c’est une distribution de probabilité sur une variété riemannienne.

C’est ici que la géométrie de l’information devient cruelle. Le passage d’un métier à un autre, ce fameux « pivot » que l’on exige de nous avec tant de désinvolture, est régi par la métrique de Fisher. Ce que les DRH appellent « capacité d’adaptation » n’est rien d’autre que la courbure de cette variété. Et laissez-moi vous dire que la courbure est brutale. Essayer de transformer un littéraire en Data Scientist, ce n’est pas de la formation continue, c’est de la torture topologique. C’est vouloir faire entrer un cube dans une hypersphère à coups de masse. L’énergie dissipée dans ce processus ne se mesure pas en crédits de formation, mais en burn-out, en dépressions nerveuses et en ulcères à l’estomac. Vous sentez cette résistance, cette nausée quand vous devez apprendre un nouveau logiciel de gestion absurde ? Ce n’est pas de la paresse. C’est le tenseur métrique de votre cerveau qui hurle à l’agonie face à une géodésique impossible.

Le Matérialisme de la Douleur

Cette abstraction géométrique a un coût bien réel pour la viande qui nous sert de corps. À force de nous contorsionner sur cette variété hostile pour plaire aux algorithmes de recrutement, nos vertèbres finissent par se tasser. Nous devenons des structures calcifiées, voûtées vers des écrans lumineux qui nous volent notre sommeil et notre rétine.

Le cynisme du système est total : il vous brise méthodiquement le dos, pour ensuite vous vendre la solution au prix d’un organe vital. Regardez-moi, vieil imbécile que je suis. J’ai fini par capituler et acheter cette prétentieuse chaise de bureau dite ergonomique qui coûte plus cher qu’une petite voiture d’occasion. Deux mille euros pour un filet de résine tendu, tout ça pour avoir l’illusion que ma colonne vertébrale ne s’effrite pas heure par heure. C’est la taxe sur la sédentarité, le tribut que nous payons au capitalisme pour avoir le privilège de rester assis à produire des rapports que personne ne lira jamais.

Le Transport vers le Néant

Et puis, il y a la question de la réallocation. Le grand mythe de la « mobilité géographique ». Mathématiquement, c’est un problème de transport optimal, le classique cauchemar de Monge-Kantorovich appliqué au bétail humain. Comment déplacer une mesure de probabilité (la main-d’œuvre) d’un point A (l’ennui total) vers un point B (l’ennui partiel) en minimisant le coût ?

Sauf que dans le monde réel, le coût de transport est infini. Il se paie en temps de vie perdu dans le RER, le nez écrasé contre l’aisselle d’un inconnu qui a visiblement renoncé à toute hygiène. Observez les visages dans le métro à 8 heures du matin. Ce que vous voyez, ce n’est pas de la fatigue. C’est de l’entropie pure. C’est l’âme qui s’évapore, station après station, dans une odeur de caoutchouc brûlé et de désespoir rassis.

Nous ne faisons que déplacer de la matière organique d’un open-space mal ventilé à un autre, brûlant des énergies fossiles pour générer des données qui seront stockées sur des serveurs qui, eux-mêmes, réchauffent la planète. Le rendement thermodynamique de tout cela est négatif. Si l’on appliquait rigoureusement les équations du transport optimal à la société moderne, la seule solution rationnelle serait de rester couché et d’attendre la fin. Mais non, il faut s’agiter, il faut « networker », il faut augmenter le désordre global de l’univers pour justifier un salaire qui couvre à peine le loyer de votre clapier.

Bref. Tout cela est d’une tristesse géométrique implacable. Garçon ! L’addition. Et ne me regardez pas comme ça, je sais que je bois trop. C’est la seule façon de supporter la courbure de l’espace-temps un mardi soir. Allez, disparaissez.

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