L’entropie managériale

On en parlait la dernière fois, n’est-ce pas ? Juste après ce troisième verre de rouge absolument médiocre que vous avez insisté pour commander. Cette obsession maladive pour l’« optimisation » des processus en entreprise. C’est fascinant de bêtise. On s’agite, on organise des séminaires de cohésion dans des hôtels IBIS de zone industrielle, on redessine des organigrammes comme si on jouait aux Legos avec des vies humaines, tout cela pour masquer une vérité physique que même votre PDG, dans toute son arrogance de diplômé d’école de commerce, ne peut ignorer. Une entreprise n’est pas une famille. Ce n’est pas non plus une armée spartiate. C’est une structure dissipative hors d’équilibre. Rien de plus qu’une réaction chimique instable qui refuse obstinément de mourir.

Le bureau comme moteur thermique inefficace

Regardez votre open space. Ce chaos de dossiers, ces notifications Slack qui s’empilent comme de la poussière sous un canapé, cette lassitude existentielle qui s’installe dès le mardi matin 10 heures. La thermodynamique est formelle : dans un système fermé, le désordre — l’entropie — ne peut que croître. C’est la loi. Inviolable. Pourtant, l’organisation humaine, dans sa vanité touchante, prétend le contraire. Elle pompe de l’énergie (votre temps de cerveau disponible, des litres de caféine bon marché, le capital-risque des investisseurs) pour maintenir une apparence d’ordre précaire.

C’est exactement comme essayer de garder un glaçon intact en plein mois d’août sur la terrasse d’un café bondé de Saint-Germain. On souffle dessus, on le protège avec une serviette en papier, on dépense une énergie folle pour retarder l’inéluctable liquéfaction. Au fond, une réunion de direction n’est qu’un mécanisme de refroidissement désespéré pour éviter que le système ne s’effondre dans le bruit thermique. On appelle cela la « croissance », mais c’est juste une accélération du métabolisme pour ne pas finir en tas de cendres statistiques. Quelle perte de temps.

La dissipation coûteuse du vide

Le concept de Prigogine sur les structures dissipatives est ici d’une cruauté exquise. Pour maintenir une structure complexe loin de l’équilibre, il faut dissiper de l’énergie. Plus l’entreprise veut se montrer « innovante », « agile » et « disruptive », plus elle doit rejeter de chaleur vers l’extérieur. Comprenez : du stress, des burn-outs, des procédures absurdes et des déchets cognitifs. Les employés ne sont que les porteurs de charge de ce circuit imprimé géant, condamnés à chauffer jusqu’à la rupture.

Pour masquer cette friction insupportable, on s’entoure d’objets totémiques. Avez-vous remarqué comment le management intermédiaire tente de compenser son inutilité structurelle par l’acquisition de matériel ? J’ai vu l’autre jour un « Chief Happiness Officer » trôner sur une chaise de bureau ergonomique dont le prix équivaut au PIB d’un petit état insulaire. Il pense sincèrement que ce maillage technologique va résorber ses douleurs lombaires, alors que c’est le poids de sa propre vacuité qui l’écrase. C’est pathétique. On achète du design pour se convaincre que notre agitation a une valeur intrinsèque, alors qu’on ne fait que brûler des calories pour rester sur place, comme un hamster dans une roue plaquée or.

L’évolution vers le mollusque bureaucratique

L’évolution de l’organisation ne suit pas un plan divin ou une vision stratégique de génie, mais le principe de production d’entropie minimale. Le système se configure naturellement pour survivre avec le moins d’effort structurel possible. C’est pour cela que les grandes entreprises finissent inévitablement par ressembler à des mollusques géants : c’est la forme la plus stable pour résister aux tempêtes sans trop dépenser d’énergie. L’inertie devient une stratégie de survie.

Le talent, la passion, l’ambition ? Ce ne sont que des fluctuations statistiques, des « bugs » dans le système nerveux de l’organisation qui cherche désespérément à s’uniformiser. Le management moderne est une tentative de réduire l’incertitude quantique du comportement humain en une fonction d’onde prévisible et morne. On vous demande de signer des chartes éthiques avec un stylo plume de luxe pour donner un cachet solennel à ce qui n’est qu’une abdication de votre singularité. Tout ce décorum pour finir par produire des rapports PowerPoint que personne ne lira jamais, c’est l’équivalent intellectuel d’un moteur de Ferrari monté sur une tondeuse à gazon en panne.

Je devrais peut-être commander un autre verre, même si le service ici est d’une lenteur géologique.

Regardez-les, ces cadres dynamiques, avec leurs badges et leurs sourires de façade. Ils croient qu’ils construisent le futur alors qu’ils ne font que gérer la décomposition lente d’un système qui a déjà atteint son pic de complexité. Nous sommes tous des électrons dans une batterie de smartphone usée qui refuse de tenir la charge, s’accrochant à des icônes de succès comme des naufragés à une planche de salut qui prend l’eau. N’espérez aucune révélation finale. La thermodynamique ne finit jamais bien. Tout finit par s’égaliser dans la tiédeur universelle. On appelle ça la mort thermique de l’univers. En entreprise, on appelle ça la réunion du lundi matin.

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