On nous avait promis une libération prométhéenne, une émancipation par le silicium où le labeur s’effacerait devant la pure contemplation créative. Quelle vaste plaisanterie. Regardez autour de vous : nous n’avons rien libéré du tout. Nous avons simplement remplacé la poussière des dossiers papier par le bruit thermique de serveurs poussifs et le cliquetis sec de claviers bon marché sous des néons qui scintillent comme pour annoncer une migraine imminente. Le travail, cette « grande affaire » sacralisée par la sociologie, n’est plus qu’une agitation brownienne dans un open-space surclimatisé où l’on feint de croire que remplir un tableau Excel participe à l’édification de la Cité. C’est un spectacle d’une tristesse infinie, comparable à l’ingestion mécanique d’un jambon-beurre rassis acheté à prix d’or dans une gare de province un dimanche soir pluvieux. On sait que le pain est mou, on sait que le beurre a ranci, mais on l’avale par pure inertie biologique, tout comme on avale la réunion de 11 heures qui n’a d’autre but que de justifier l’existence de celui qui l’a convoquée.
Entropie
D’un point de vue strictement thermodynamique, une organisation moderne n’est rien d’autre qu’une structure dissipative cherchant désespérément à maintenir un semblant d’ordre local au prix d’une augmentation catastrophique de l’entropie globale. Ce que les cadres dirigeants appellent « stratégie d’entreprise » n’est qu’un tas d’ordures conceptuelles, et le « sens » qu’ils tentent d’insuffler dans nos tâches quotidiennes n’est qu’un lubrifiant cognitif bon marché destiné à réduire la friction entre le capital et l’ennui mortel des employés. L’introduction de l’automatisation dans ce chaos ne change pas la donne ; elle accélère simplement la vitesse à laquelle nous produisons du néant.
Nous assistons à un « taylorisme de l’esprit » où la valeur ne réside plus dans le produit, mais dans la capacité du système à mimer une intention humaine crédible. On nous parle de « transformation digitale » comme d’une ascension mystique, alors que c’est aussi trivial et agaçant qu’une batterie de smartphone qui rend l’âme à 19 % juste au moment où l’on doit présenter son billet électronique. Dans ce théâtre de l’absurde, la vanité atteint des sommets grotesques. Pour compenser la vacuité de leur fonction, certains s’obstinent à signer des documents qui finiront à la poubelle avec un Pelikan Souverän M1000, brandissant cet instrument d’écriture hors de prix comme un sceptre dérisoire. Ils pensent qu’une plume en or peut racheter la vulgarité du rapport trimestriel qu’ils valident, tentant de graver une once d’élégance sur le cadavre de leur propre pertinence. C’est pathétique.
Courbure
C’est ici que la géométrie de l’information intervient, non pas comme une science, mais comme un rapport d’autopsie. Si l’on considère l’espace des modèles de probabilité d’une entreprise comme une variété riemannienne, alors la métrique de Fisher ne mesure pas une distance statistique, mais l’efficacité avec laquelle l’organisation broie les nerfs de ses subordonnés. La « valeur » n’est plus un chiffre d’affaires, mais une courbure dans ce manifold de désespoir où chaque tentative d’amélioration nous ramène inexorablement au point de départ, mais avec moins d’énergie.
Le service public, cette vieille lune de la solidarité nationale, subit une distorsion spatio-temporelle fascinante sous l’effet de ces calculs froids. L’intérêt général n’est plus qu’une géodésique théorique, totalement ignorée par la réalité du terrain. La machine ne cherche pas le « bien », elle cherche le chemin de moindre résistance dans une topologie définie par des données biaisées. Le résultat ? Une bureaucratie fractale où chaque solution engendre deux nouveaux problèmes, un peu comme une file d’attente à la préfecture qui semble se dédoubler à l’infini alors que l’unique guichetier vient de partir en pause café pour une durée indéterminée. Cette « rationalité » algorithmique ignore la souffrance des points qu’elle manipule ; elle ne voit pas que derrière chaque variable optimisée, il y a un estomac noué par l’angoisse du loyer.
Singularité
Nous arrivons enfin au stade terminal : l’effondrement de l’inférence organisationnelle, la singularité de la bêtise. Dans ce cadre, l’humain n’est plus le pilote, il est le bruit de fond, l’anomalie statistique que le système tente de lisser pour obtenir une belle courbe. La prise de décision, autrefois acte politique et moral, devient une simple projection sur un hyperplan vectoriel.
On nous vend cela comme le « dépassement de nos limites biologiques ». En vérité, c’est un renoncement lâche. Nous avons délégué notre capacité de jugement à des architectures neuronales qui, bien que complexes, possèdent la profondeur métaphysique d’un grille-pain. L’inférence transcendantale, ce sommet de la philosophie kantienne, est désormais traitée par des GPU qui chauffent autant que le moteur d’une vieille Clio sur l’autoroute du Soleil en plein mois d’août, et pour le même résultat : on n’avance pas, mais on fait du bruit. Il n’y a pas de conscience dans la machine, seulement une optimisation de la perte. L’empathie, la révolte, le génie du contre-pied, tout cela est évacué comme un surplus d’énergie inutile. Nous sommes devenus les spectateurs passifs de notre propre obsolescence, coincés dans une structure qui n’a plus besoin de nous pour fonctionner, mais qui exige encore que nous fassions semblant d’être occupés pour justifier les dividendes versés à des inconnus. Tout cela pour finir la journée en validant des factures en retard avec les yeux qui brûlent.
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