L’inertie.
Lundi matin, ligne 13, une odeur de laine mouillée et de démission collective sature l’air. Nous y voilà encore, à jouer la comédie du « contrat social » alors que la RATP a décidé de nous rappeler que notre temps ne vaut rien. Dans les tours de verre de La Défense, on nous rebat les oreilles avec le « dialogue citoyen » et la « co-construction », des termes aseptisés conçus pour masquer l’odeur de renfermé qui émane de nos institutions. C’est un spectacle fascinant d’impuissance organisée. On croirait voir un vieux couple se disputer pour savoir qui a oublié d’éteindre le gaz, alors que la maison est déjà réduite en cendres depuis une décennie.
Ce que nous appelons pompeusement « consensus public » n’est pas une harmonie des esprits. C’est une bouillie statistique, un bruit de fond brownien où chaque individu s’agite dans l’espoir vain que son voisin arrêtera de respirer son oxygène. Regardez la réalité en face : la démocratie n’est pas un débat athénien sous des colonnades de marbre. C’est une file d’attente à la caisse d’un supermarché low-cost, un samedi après-midi, coincé derrière une personne âgée qui compte ses centimes rouges un par un avec une lenteur géologique, tandis qu’un cadre moyen au bord de l’AVC souffle bruyamment derrière vous. Le consensus, c’est ce moment précis où tout le monde est trop épuisé pour continuer à s’haïr. Ce n’est pas la paix, c’est l’inertie thermique d’une société à bout de souffle. L’énergie nécessaire pour obtenir un millimètre de mouvement collectif dépasse désormais la valeur du mouvement lui-même. C’est le triomphe de l’entropie bureaucratique sur la volonté humaine.
La courbure.
Il est inutile de convoquer la géométrie de l’information ou les théorèmes de la variété riemannienne pour expliquer ce désastre, bien que la tentation de se cacher derrière les mathématiques soit forte. La vérité est plus vulgaire. L’espace politique est courbe, certes, mais il est déformé par des forces gravitationnelles très simples : l’envie, la peur du déclassement et la mesquinerie comptable. Si le dialogue est impossible, ce n’est pas parce que la métrique de Fisher est faible, c’est parce que chacun calcule la dérivée de son propre confort au détriment de celui de l’autre.
Essayer de créer une unité nationale dans ces conditions revient à tenter de faire rouler une bille au sommet d’une selle de cheval : l’équilibre est une anomalie instable. Nous sommes des distributions de probabilités égoïstes, des nuages de points qui ne cherchent qu’à maximiser leur utilité immédiate. L’empathie dont on nous gargarise à la télévision n’est qu’une erreur d’arrondi, un bruit neurochimique que nous interprétons comme de la vertu pour ne pas nous voir comme des automates en quête de calories. Les intellectuels qui prêchent la réconciliation depuis leurs salons parisiens sont particulièrement savoureux. Ils écrivent des tribunes enflammées sur la solidarité, griffonnant leurs illusions avec un Montblanc Meisterstück à 500 euros, un instrument d’une élégance obscène pour signer ce qui n’est, au fond, que l’acte de décès de la civilité. L’objet est beau, lourd, parfaitement équilibré ; il donne une illusion de poids à des pensées qui s’évaporent avant même que l’encre ne sèche. C’est là toute la tragédie française : on soigne la forme, on y met le prix, pour mieux ignorer que le fond est en faillite.
L’automate.
C’est ici que l’intelligence artificielle entre en scène, non pas comme un messie technologique, mais comme le liquidateur judiciaire de nos passions tristes. Puisque l’humain est incapable de gérer la complexité d’une décision multicritère sans transformer l’hémicycle en foire d’empoigne, nous finirons par confier la géométrie du pouvoir à un algorithme de descente de gradient. Pourquoi s’encombrer de députés incompétents et de syndicalistes enragés quand un transformateur peut optimiser la fonction de coût de la paix sociale en silence ?
L’IA ne cherchera pas le « juste », concept philosophiquement douteux et informatiquement intraitable. Elle cherchera le « stable ». Elle rabotera les singularités, lissera les courbures extrêmes. La politique deviendra une simple maintenance système, une mise à jour nocturne de notre firmware collectif, aussi excitante que le règlement intérieur d’une copropriété. Nous n’aurons même plus le loisir de détester nos dirigeants. Comment faire un bras d’honneur à une équation ? Comment faire grève contre un serveur distant qui a déjà calculé et amorti votre colère comme une variable d’ajustement négligeable ? Ce sera un monde propre, froid, efficace, lisse comme la surface d’un smartphone, où l’on glissera vers l’obsolescence sans un bruit, sans une friction. On finira par regretter l’époque où l’on pouvait au moins gueuler sur un guichetier parce que la machine à café était en panne. Servez-moi un autre verre, le vin est bouchonné mais c’est tout ce qu’il reste de réel.
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