L’absurdité du labeur moderne ne réside pas tant dans sa pénibilité physique que dans son mépris souverain pour les lois les plus élémentaires de la thermodynamique. On nous sature les oreilles avec la « croissance durable », ce concept grotesque inventé par des consultants en costume de polyester qui n’ont probablement jamais vu une usine de leur vie et qui confondent un graphique PowerPoint avec la réalité tangible. Regardez une salle de réunion moyenne vers 15 heures : ce n’est rien d’autre qu’un abattoir d’énergie, un lieu maudit où des cerveaux épuisés se transforment irréversiblement en simples générateurs de bruit thermique et de chaleur inutile. C’est la dégradation pure, lente, inéluctable, servie dans des tasses en carton.
L’Ordre
Une entreprise, si l’on daigne l’analyser froidement, n’est qu’une structure dissipative au sens prigoginien du terme. Elle ne survit que parce qu’elle dévore avidement du capital, du temps biologique humain et des hectolitres de café immonde — ce jus de chaussette brûlant qui sert de carburant à la médiocrité — pour simuler un semblant d’ordre interne face à un univers qui ne cherche qu’à la démembrer. On croit ériger une pyramide ; on ne fait que remuer de la vase avec une cuillère en argent.
Considérez ces fameux « comités de pilotage » où des cadres surpayés s’écoutent parler pour justifier leurs émoluments. C’est le degré zéro de la création, le néant absolu habillé de jargon anglo-saxon. On y produit des tableurs Excel comme on remplit des sacs poubelles : c’est volumineux, ça sent le renfermé, c’est rempli de données que personne ne veut voir, et cela finit invariablement par fuir. La « culture d’entreprise » ? Une simple sécrétion biochimique, un lubrifiant social gras et poisseux destiné à éviter que les rouages ne s’enflamment par simple friction humaine. Sans ce mensonge collectif, l’open space s’effondrerait sous le poids de la haine mutuelle et du dégoût de soi. Le véritable ordre, ici, ce n’est pas le succès ou l’innovation ; c’est le ralentissement calculé de la pourriture. On maintient la structure administrative comme on essaie de sauver un vieux camembert oublié sur un radiateur en plein hiver : c’est gluant, c’est pathétique, et cela coûte une fortune en marketing interne pour faire croire aux nouvelles recrues que c’est encore comestible.
L’Énergie
Le drame, c’est que pour maintenir cet îlot de basse entropie — ce bureau où les agrafeuses sont alignées avec une précision psychotique — il faut rejeter une quantité phénoménale de chaos dans le monde extérieur. C’est le second principe, implacable. Votre prétendue « productivité » n’est qu’une délocalisation de la saleté. On prétend être efficace alors qu’on ne fait que brûler la chandelle par les deux bouts dans une pièce sans oxygène, tout en s’applaudissant pour la fumée produite.
Et quelle arrogance dans le confort matériel ! On s’achète une conscience professionnelle en s’asseyant sur cette chaise de bureau Aeron à un prix indécent, en espérant naïvement que le luxe ergonomique compensera la vacuité abyssale de la tâche à accomplir. C’est une insulte à l’intelligence humaine autant qu’à la physiologie. On dépense le prix d’une petite voiture d’occasion pour caler ses vertèbres lombaires devant un écran qui affiche des publicités pour des yaourts dont tout le monde se moque éperdument. C’est l’énergie du désespoir matérialisée dans du polymère haute densité. C’est aussi efficace que d’essayer de chauffer un hangar désaffecté avec une seule allumette humide. La durabilité est la blague préférée de l’univers : plus vous essayez de contrôler un système complexe, plus vous multipliez les variables parasites qui finiront par vous étouffer dans votre sommeil.
Le Vide
D’un point de vue informationnel, la quasi-totalité de vos interactions professionnelles relève du pur bruit blanc. Des signaux sémantiques vides échangés pour masquer l’évidence terrifiante : nous ne sommes que des processeurs de flux dont la batterie fuit de partout. L’individu arrive au bureau à 9 heures avec une ambition de conquérant et repart à 18 heures avec la charge mentale d’un smartphone de troisième main trouvé dans une poubelle. On est à 15 %, on cherche une prise, on cherche un sens, mais il n’y a que le mur blanc et sale de l’indifférence corporate.
La conscience humaine est le bug fatal du système thermodynamique : elle finit toujours par comprendre, dans un moment de lucidité effrayante, que l’énergie dépensée à satisfaire un actionnaire invisible ne reviendra jamais. Le serveur m’apporte un autre verre. C’est, à bien y réfléchir, la seule structure dissipative qui mérite encore mon attention ce soir. L’univers finira dans un froid absolu, un silence uniforme et glacé où vos rapports trimestriels, vos stratégies de « branding » et vos ambitions de carrière auront exactement la même importance que le néant : aucune. L’ordre n’est qu’un accident statistique, une anomalie temporaire et douloureuse dans un océan de dégradation.
Rien ne dure, et surtout pas votre importance.
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