On nous rebat les oreilles avec la « croissance durable » comme si l’économie était une promenade de santé dans un jardin à la française, exempt des lois de la physique. Quelle indécence intellectuelle. Quiconque a déjà observé une réunion du comité exécutif sait pertinemment que le modèle d’équilibre de Walras est une fiction pour étudiants naïfs. En réalité, une entreprise s’apparente davantage à un steak bon marché servi dans une brasserie parisienne médiocre : une masse organique qui, dès qu’elle quitte la poêle de l’investissement initial, commence inéluctablement à refroidir et à figer dans sa propre graisse. Si l’on applique la théorie des structures dissipatives d’Ilya Prigogine à ce théâtre de l’absurde qu’est le monde des affaires, la conclusion est sans appel : une organisation n’est pas une entité stable, c’est un tourbillon vorace, un système loin de l’équilibre qui ne maintient sa forme qu’en gavant sa structure de capital et de main-d’œuvre fraîche.
Ce que vous appelez « croissance », je l’appelle une fuite en avant thermodynamique. L’entreprise est un dispositif d’excrétion massif : elle ingère de l’ordre (des jeunes diplômés vifs, des devises fortes) et rejette du désordre (des procédures kafkaïennes, des burn-out, des PowerPoints illisibles). C’est d’un ridicule achevé.
Flux
Pour qu’une structure dissipative perdure, elle doit être traversée par un flux d’énergie constant. Dans le jargon corporate, on appelle cela le « cash-flow » ou la « motivation », mais ne vous y trompez pas : c’est de la pure thermodynamique. Imaginez un évier de cuisine irrémédiablement bouché par des années de résidus graisseux. Pour éviter que l’eau putride ne déborde, vous devez écopez frénétiquement avec un bol. C’est cela, le management moderne. La « croissance », dans ce contexte, ne signifie pas que vous avez réparé la plomberie ; cela signifie simplement que le robinet fuit de plus en plus fort et que vous devez écoper plus vite. Les employés, gavés de café soluble bas de gamme et de promesses de bonus, sont les pompes biologiques de ce système défaillant.
Plus l’organisation s’étend, plus elle génère de « chaleur » inutile. Cette chaleur se manifeste sous forme de frictions administratives, de réunions de pré-validation pour préparer la réunion de validation, et d’une atmosphère générale de lourdeur cognitive. Le système tente désespérément de diminuer son entropie interne en l’exportant vers l’extérieur. C’est pourquoi les grandes corporations polluent non seulement l’environnement physique, mais aussi l’environnement mental de la société avec des slogans vides de sens. Le profit n’est que la monnaie que l’on ramasse par terre pendant que la maison brûle.
Chaos
Et que dire de la sacro-sainte « synergie » ? Un terme élégant pour décrire l’odeur de la sueur rance dans un RER B bondé aux heures de pointe. On force des entités distinctes à fusionner, créant non pas une harmonie, mais une friction insupportable. D’un point de vue physique, l’émotion humaine et l’esprit d’équipe sont des bruits statistiques, des erreurs d’arrondi dans une équation de transport d’énergie. Le manager, ce Sisyphe en cravate, tente de lisser ces turbulences.
Pour se donner l’illusion qu’il maîtrise ce chaos grandissant, le dirigeant s’entoure de fétiches. Il signe des directives absurdes avec un stylo plume finition platine, dont le poids en main et la glisse parfaite sur le papier vélin lui procurent une sensation éphémère de contrôle absolu. Il s’imagine que la noblesse de l’instrument peut compenser la vulgarité de la situation. C’est pathétique. La précision de la plume n’a aucun effet sur l’agitation brownienne des marchés ou sur l’incompétence structurelle de ses subordonnés. Au contraire, cette rigidité protocolaire accélère la sclérose. L’organisation devient un cristal dur et cassant, incapable de s’adapter aux fluctuations thermiques de la réalité.
Rupture
L’innovation, ce Graal après lequel tous courent, n’est rien d’autre qu’une rupture de symétrie, un accident heureux. C’est comme un vieux grille-pain défectueux qui, juste avant de rendre l’âme dans une gerbe d’étincelles, réussit par miracle à griller une tartine à la perfection absolue. Le consultant en stratégie arrive alors, analyse la tartine, et rédige un manuel de 500 pages pour tenter de reproduire l’étincelle sans l’explosion. C’est voué à l’échec. Dès que vous institutionalisez l’accident, vous tuez le phénomène. Vous transformez la flamme vive en un radiateur tiède qui consomme beaucoup pour ne chauffer personne.
Tout système tend vers sa mort thermique. La bureaucratie est l’état final de toute entreprise : un état d’énergie minimale et d’ennui maximal, où plus rien ne bouge, où chaque décision est diluée jusqu’à l’homéopathie. Nous ne bâtissons pas des empires, nous érigeons des mausolées pour nos propres ambitions. Le business est une pantomime tragique où des acteurs condamnés tentent de se voler leurs portefeuilles respectifs avant que le rideau ne tombe.
Garçon, mon verre est vide. Il s’est évaporé, lui aussi.
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