En avalant la dernière gorgée de ce Brouilly bon marché qui attaque l’œsophage comme un solvant industriel, je me demande encore pourquoi nous continuons à jouer cette comédie grotesque. On nous parle de « projet d’entreprise », de « sens au travail », comme si user ses vertèbres sur une chaise ergonomique mal réglée pour optimiser le taux de clics d’une bannière publicitaire possédait une quelconque transcendance. Ne vous y trompez pas : ce que nous appelons poliment « la vie active » n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée et suante de minimiser notre propre divergence statistique. Le travail n’est pas une vertu, c’est le bruit de frottement d’un moteur social qui tourne à vide, une friction thermique qui finit par nous consumer, non pas dans un grand incendie héroïque, mais à petit feu, comme un plat surgelé oublié au micro-ondes.
C’est d’une stupidité sans nom. Nous persistons à croire, avec une naïveté touchante, que la société est un espace plat, une nappe de pique-nique euclidienne où deux individus rationnels peuvent tracer une ligne droite l’un vers l’autre pour se serrer la main. Quelle blague. Si vous avez déjà essayé de négocier votre place dans le RER B un mardi matin, alors que l’air est saturé d’humidité et d’agressivité passive, vous savez pertinemment que l’espace social n’est pas plat. Il est courbe, tordu, bosselé par les inégalités et les névroses. Ce que les mathématiciens nomment « variété statistique », je l’appelle le couloir de la station Châtelet-Les Halles aux heures de pointe : un labyrinthe non-linéaire où la moindre tentative de mouvement rectiligne se solde par une collision brutale avec la réalité biologique d’autrui.
Dans cette géométrie de la défaite, le consensus n’est pas une harmonie des esprits. C’est une réduction de coûts. Nous ne collaborons pas par altruisme, mais parce que le désaccord est énergétiquement trop coûteux. La fameuse « métrique de Fisher », censée mesurer la distance informationnelle entre deux probabilités, se mesure en réalité en litres de caféine ingérés et en ulcères à l’estomac. Nous cherchons simplement à rendre l’autre prévisible, à réduire son entropie pour qu’il cesse d’être une menace pour notre propre équilibre thermodynamique précaire. C’est la même angoisse qui vous prend lorsque votre compte en banque passe dans le rouge le 15 du mois : une rupture de symétrie qui vous rappelle violemment que vous n’êtes qu’une variable instable dans un système qui vous dépasse.
Alors, pour ne pas devenir fous, nous nous accrochons à des fétiches. Nous tentons de posséder des objets qui ont l’air solides, immuables, géométriquement parfaits, pour compenser la mollesse de nos existences. C’est la seule raison pour laquelle, au fond de ma poche, je caresse nerveusement ce stylo-plume Meisterstück en résine précieuse. Il coûte le prix d’un mois de loyer, une somme indécente pour un simple tube d’encre, mais son poids froid et ses attributs platinés me donnent l’illusion, l’espace d’une seconde, que je peux encore tracer une ligne droite, nette et sans bavure, sur le papier froissé de ma lettre de démission. C’est une vanité pathétique, je le sais. Un luxe inutile pour signer des documents que personne ne lira jamais vraiment.
Au final, la « Chose Publique » ressemble à ce sandwich jambon-beurre caoutchouteux qu’on achète à la gare parce qu’on a raté son train : c’est sec, c’est hors de prix, et on l’avale sans plaisir, juste pour faire taire la faim qui nous tord les tripes. Le consensus social est ce point de selle instable, un équilibre médiocre où tout le monde est insatisfait, mais trop épuisé pour se battre. Demain, le réveil sonnera à nouveau. Il faudra ajuster sa cravate, non pas comme un ornement, mais comme on serre un nœud coulant, juste assez lâche pour respirer, juste assez serré pour ne pas oublier sa place. Nous retournerons alimenter la machine, espérant que le bruit de fond couvre, pour quelques heures encore, le silence terrifiant de nos propres vies.
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