Ah, « le travail ennoblit l’homme ». Quelle merveilleuse fable pour endormir les masses, n’est-ce pas ? On gave nos enfants de cette soupe insipide pour qu’ils acceptent docilement de sacrifier leur jeunesse dans des open-spaces grisâtres qui empestent le café lyophilisé et la démission silencieuse. On nous vend la « carrière » comme une ascension vers la lumière, une sorte de pèlerinage laïc vers la compétence. Foutaises. Regardez autour de vous, écoutez le silence terrifié de vos collègues. Ce que nous appelons le marché du travail n’est rien d’autre qu’un abattoir statistique à ciel ouvert, où l’on tente désespérément de quantifier l’âme humaine avant de la revendre au rabais.
L’Imposture du Métier
Observez ces cadres supérieurs qui paradent avec leurs badges comme s’ils portaient la Légion d’honneur. Ils s’imaginent que leurs quinze années d’expérience constituent une forme de sagesse accumulée, un trésor personnel inaliénable. Quelle arrogance pathétique. Pour un observateur un tant soit peu lucide — disons, un physicien qui aurait trop bu pour être poli — leur prétendue « expertise » n’est qu’une réduction locale de la variance dans une distribution de probabilités. Un CV n’est pas une biographie, c’est un point figé sur une variété riemannienne de l’information.
Plus vous devenez « compétent », plus votre information de Fisher augmente, et plus vous vous enfermez dans une certitude statistique mortifère. Vous réduisez vos possibles. Vous devenez prévisible. Vous devenez une brique dans le mur. C’est aussi absurde que de payer quarante euros pour une salade fanée dans une brasserie du 6ème arrondissement, persuadé qu’elle a meilleur goût simplement parce que le serveur vous méprise. Vous n’apprenez pas ; vous vous rigidifiez jusqu’à la fossilisation intellectuelle.
La Géométrie du Vide
Et maintenant, nous avons invité les machines à la table. On ne dit plus « automatisation », c’est trop vulgaire pour les dîners en ville ; on parle de « collaboration intelligente ». Laissez-moi rire. Ce n’est pas une révolution industrielle, c’est une transition de phase géométrique vers le néant. Jusqu’ici, l’humain avançait en trébuchant, empruntant des chemins de traverse, ces sentiers boueux et inefficaces qu’on appelait l’intuition ou le « flair ». C’était lent, certes, mais c’était vivant.
La puissance de calcul brute nous force désormais à emprunter des géodésiques — les chemins mathématiquement les plus courts sur la surface de nos compétences. Mais sur cette surface courbe, la ligne droite est un piège mortel. L’algorithme ne veut pas votre bien ; il projette votre incompétence sur un espace vectoriel pour mieux la lisser. Suivre cette trajectoire optimale, c’est accepter de vivre sa vie professionnelle comme on avale une soupe froide un lundi soir de novembre : sans goût, par pure nécessité mécanique, le regard vide fixé sur un mur blanc.
C’est la logique du métro parisien aux heures de pointe appliquée à l’esprit : une optimisation des flux où chaque arrêt, chaque respiration, chaque seconde d’hésitation est considérée comme une erreur système, une anomalie à corriger. On vous promettait l’augmentation de vos capacités ? On vous offre la stérilité d’un couloir d’hôpital. Vous n’êtes plus un artisan, vous êtes un processeur de signal qui s’ignore, tremblant de peur à l’idée d’être un « outlier », une donnée aberrante que le système corrigera lors de la prochaine mise à jour.
L’Usure de la Singularité
Pour masquer cette vacuité terrifiante, nous nous entourons de fétiches. Nous jouons au grand écrivain de notre propre destin médiocre. Regardez-vous, à signer des contrats qui vous enchaînent avec un stylo plume Montblanc Meisterstück à 1200 euros, comme si l’instrument pouvait conférer une once de noblesse à votre soumission. Vous achetez des carnets en cuir pleine fleur pour y noter des « to-do lists » que même un thermostat intelligent trouverait triviales et dégradantes. C’est de la vanité pure, un maquillage coûteux sur un cadavre exquis.
La fatigue qui vous broie les os le vendredi soir n’a rien de la « saine fatigue » du devoir accompli. C’est l’entropie qui réclame sa dette. En cherchant à épouser la courbure parfaite de l’efficacité mathématique, vous avez éliminé le « bruit » — l’erreur, l’errance, l’humain. Sans ce bruit, vous n’êtes qu’une batterie de smartphone qui fuit. Vous tenez de moins en moins la charge, et bientôt, on vous remplacera par un modèle plus jeune, plus lisse, et tout aussi jetable. Garçon ! La même chose, et vite. Tout ceci est d’un ennui mortel. Le monde ne tourne pas, il se contracte vers un zéro absolu. Allez, disparaissez. Votre GPS vous attend pour vous ramener à votre niche.
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