Géométrie du Dégoût

Le théâtre des ombres tièdes

Encore une fois, ce mot obscène a traversé la salle enfumée : « transparence ». Je suis là, accoudé au comptoir, devant un expresso qui a le goût de la cendre froide et du désespoir administratif, à observer ce spectacle désolant. À la table voisine, un jeune cadre dynamique en costume synthétique tente d’expliquer à trois retraités sceptiques les vertus de la « co-construction ». On se croirait dans une mauvaise pièce de boulevard où les acteurs auraient oublié leur texte pour ne réciter que des notes de bas de page d’un rapport de l’OCDE.

Ce qu’ils appellent poliment « démocratie participative » ou « intelligence collective » n’est, à mes yeux, qu’une immense déperdition thermodynamique. On imagine l’Agora grecque, des esprits élevés débattant du Bien Commun sous un soleil de marbre. La réalité ? C’est une salle polyvalente qui sent le linoléum humide et le chien mouillé, où l’on s’écharpe pour savoir si le banc public doit être vert mousse ou vert sapin. C’est le triomphe de l’entropie sur la raison. Le « consensus » n’est pas l’harmonie des esprits ; c’est l’intersection misérable de nos égoïsmes respectifs, un point d’équilibre instable où tout le monde accepte d’être mécontent dans les mêmes proportions.

L’encre et la bile

Pour rationaliser cette foire d’empoigne, certains technocrates invoquent désormais les oracles de silicium. Ils rêvent d’algorithmes capables de lisser les aspérités humaines, de calculer la « volonté générale » comme on calcule la trajectoire d’un obus. Quelle vaste blague. C’est vouloir faire entrer la complexité gluante de la psyché humaine dans les cases orthogonales d’un fichier Excel.

Je regarde l’objet que je triture nerveusement entre mes doigts : un Pelikan Souverän M800 à rayures vertes. La résine est parfaite, le piston d’une fluidité absolue, la plume en or glisse sans le moindre accroc. C’est un instrument de précision, conçu pour la grandeur. Et pourtant, je m’en sers ici, dans ce café infect, pour griffonner des injures silencieuses sur une serviette en papier graisseuse. Voilà exactement ce que font ces systèmes automatisés de gouvernance : ils déploient une ingénierie sublime pour traiter des données qui ne sont que du bruit, de la fureur et de la bêtise. C’est comme servir de la pâtée pour chat industrielle dans de la porcelaine de Sèvres ; le contenant est magnifique, mais le contenu reste nauséabond.

La métrique de la rancœur

Si l’on gratte le vernis de la politesse, la formation d’une opinion n’a rien à voir avec la géométrie de l’information dont se gargarisent les théoriciens. Ils vous parleront de « métrique de Fisher » ou de « divergence de Kullback-Leibler » pour mesurer la distance entre deux idées. Mais ces gens n’ont jamais pris le métro aux heures de pointe. L’espace des opinions humaines n’est pas une variété riemannienne lisse et continue. C’est un terrain vague jonché de tessons de bouteilles.

La distance entre mon voisin et moi ne se mesure pas en bits d’information. Elle se mesure en décibels de ronflement, en odeurs de cuisine mal aérée, en jalousies mesquines pour une haie mal taillée. Nos cerveaux ne cherchent pas à minimiser une fonction de coût abstraite ; ils cherchent à économiser du glucose et à éviter la douleur. L’opinion publique est une digestion difficile, ponctuée de renvois acides. Vouloir modéliser cela par des vecteurs, c’est confondre la gastronomie avec la chimie organique des eaux usées.

L’asymptote de l’ennui

L’échec programmé de toute tentative d’automatisation du social réside dans cette incompréhension fondamentale de la matière humaine. Une machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne possède pas de corps. Elle ignore ce que c’est que d’avoir mal au dos après deux heures de réunion stérile. Elle ne connaît pas l’agacement existentiel que procure une batterie de téléphone qui meurt à 4 % juste avant de recevoir un message important.

La société ne tend pas vers une solution optimale. Elle tend vers l’état de moindre énergie, c’est-à-dire le silence des gens trop fatigués pour continuer à gueuler. Le « contrat social » moderne n’est qu’une trêve signée par épuisement mutuel. Les machines peuvent bien calculer des optimums de Pareto jusqu’à la fin des temps, elles ne saisiront jamais cette vérité crasseuse : nous ne voulons pas avoir raison, nous voulons juste que les autres aient tort, et si possible, qu’ils se taisent pour qu’on puisse enfin commander une autre bière.

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