Regardez-les, ces masses amorphes qui s’agglutinent devant les écrans, persuadées que la « volonté générale » est une sorte d’élixir sacré qu’il suffirait d’extraire en pressant le fruit pourri de l’opinion publique. C’est d’une naïveté touchante, si ce n’était pas aussi tragique. On nous rebat les oreilles avec la « délibération », comme si le fait de réunir une douzaine d’individus en état de mort cérébrale fonctionnelle autour d’une table en formica pouvait, par une alchimie inexplicable, engendrer une vérité transcendante. C’est d’un ridicule achevé. La sphère publique, dans son état de décomposition avancée, ressemble à une batterie de smartphone dont la capacité maximale plafonne péniblement à 60 % : elle chauffe, elle consomme une énergie délirante pour des tâches de fond inutiles, et elle finit par s’éteindre au moment précis où l’on a besoin de passer un appel d’urgence. On tente de gérer la cité comme on gère une file d’attente à la préfecture un vendredi après-midi de novembre : avec une lourdeur bureaucratique qui confine à l’art abstrait du désespoir.
L’Usure Thermodynamique
Ce que nos sociologues en vestes de velours côtelé appellent pompeusement le « débat démocratique » n’est, d’un point de vue purement cinétique, qu’un gaspillage thermique massif. Dans un système fermé, l’agitation désordonnée des particules ne fait qu’augmenter l’entropie. Appliquez cela à une assemblée parlementaire : plus les ego s’entrechoquent, plus l’information utile se dissipe sous forme de chaleur — ce que le vulgaire appelle « l’indignation ». L’indignation n’est rien d’autre qu’un bruit de fond, un artefact neurobiologique, une erreur de lecture dans le câblage d’une amygdale qui se prend pour un oracle divin.
Nous persistons, avec une obstination de mule, à croire que le consensus est une ligne droite reliant deux points A et B. Quelle erreur grossière. Le consensus est une trajectoire sur une variété statistique, une surface courbe où la ligne droite est une illusion d’optique pour ceux qui refusent d’admettre que l’espace des opinions est intrinsèquement non-euclidien. Vouloir mettre tout le monde d’accord dans une démocratie libérale, c’est comme essayer d’étaler du beurre congelé sur une baguette trop cuite : on finit par tout briser, et personne ne mange. C’est dans ce genre de moment futile que l’on se surprend à griffonner des notes rageuses avec un stylo-plume en résine précieuse dont le prix indécent suffirait à payer le loyer d’un étudiant pendant un mois. On achète ces instruments de vanité pour donner un poids artificiel à des pensées qui ne valent pas l’encre qu’elles consomment.
J’ai envie de rentrer.
La Courbure de l’Information
Entrons dans le vif du sujet, si tant est que la chair de ce débat ne soit pas déjà putréfiée. La gouvernance algorithmique n’est pas l’avènement d’un tyran numérique de science-fiction pour adolescents. C’est, plus élégamment, une question de géométrie de l’information. Imaginez l’espace des probabilités comme un paysage accidenté de collines et de vallées. Chaque point est une distribution de probabilité, un état possible de la société.
La métrique de Fisher nous enseigne que la distance entre deux modèles de société ne se mesure pas en kilomètres, ni en bulletins de vote, mais par la courbure de la variété statistique. Le rôle de l’intelligence artificielle n’est pas de « décider » à la place de l’homme — ce serait lui accorder trop d’importance —, mais de minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre le chaos actuel et un état de stabilité thermodynamique. On ne parle plus de justice, on parle de transport optimal de masse informationnelle. Les politiciens sont des chauffeurs de taxi perdus dans une métropole sans GPS ; l’algorithme est le tenseur de courbure qui leur rappelle froidement que la Terre est ronde et que leurs promesses sont des géodésiques qui reviennent inlassablement à leur point de départ : le néant.
C’est mathématiquement inéluctable : l’agitation humaine est une friction que le système cherche à lisser. L’empathie ? Une erreur de quantification. La morale ? Une heuristique simpliste pour processeurs limités par une chimie carbonée défaillante.
L’Entropie Finale
Le problème de la « participation citoyenne » est identique à celui d’un moteur de vieille Peugeot qui broute au démarrage par un matin de gel : trop d’air, pas assez de compression. On sature l’espace public de signaux contradictoires, créant un brouillard informationnel où la courbure de la variété devient si erratique qu’aucune décision ne peut plus être prise sans une perte d’énergie catastrophique. C’est la mort thermique de la politique.
Le consensus n’est pas une réconciliation des âmes, c’est une convergence algorithmique vers un minimum local. On s’extasie sur la « sagesse des foules » alors qu’il ne s’agit que d’une loi des grands nombres appliquée à une masse de biais cognitifs. C’est aussi pathétique que de chercher un sens divin dans la forme d’une tache de graisse sur une cravate en soie italienne hors de prix, ruinée par un déjeuner d’affaires où rien ne s’est décidé. On cherche de la métaphysique là où il n’y a que de la physique des fluides mal gérée.
Si l’on veut vraiment « reconstruire » la sphère publique, il faut cesser de la voir comme un forum romain peuplé de toges et de rhétorique, et commencer à la traiter comme un collecteur de données dont il faut optimiser la topologie. Mais bon, essayez donc d’expliquer la géométrie riemannienne à quelqu’un dont l’horizon intellectuel se limite au prix du gasoil ou à la disparition des pailles en plastique.
C’est d’un ennui mortel. La vérité est que nous sommes coincés dans une singularité de bêtise collective, où chaque tentative de « dialogue » ne fait qu’accentuer la courbure de notre propre enfermement. Nous sommes les variables d’une équation que nous ne savons pas résoudre, attendant qu’une machine plus froide et plus propre que nos cœurs de primates vienne enfin éteindre la lumière.
À quoi bon.
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