L’illusion thermodynamique
Chaque fois que j’entends un cadre supérieur pérorer sur la « mission sacrée » de son organisation ou la « vocation » du service public, j’ai l’impression d’être face à une barquette de frites froides oubliée sur une table de bistrot un jour de grève. C’est gras, c’est inerte, et ça n’a plus aucune saveur, mais on continue de nous le vendre comme le sommet de la gastronomie sociale. Il faut être d’une naïveté confondante pour croire que ces structures bureaucratiques possèdent une âme ou une conscience. Soyons sérieux deux minutes et regardons la bête dans les yeux : une organisation n’est rien d’autre qu’un agrégat de particules humaines s’agitant dans un espace clos, une « variété statistique » au sens le plus froid de la géométrie de l’information, où la seule loi qui vaille est celle de la minimisation de l’effort.
Ce que vous appelez « culture d’entreprise » n’est qu’une réduction de bruit désespérée. C’est une tentative pathétique de lisser les courbes de probabilité pour que Jean-Michel de la comptabilité ne poignarde pas Sylvie des ressources humaines avec une agrafeuse. Nous vivons dans une hallucination collective où l’on feint de croire que la somme de nos incompétences individuelles finira par produire une intelligence collective, alors que mathématiquement, nous ne faisons qu’augmenter l’entropie du système jusqu’à l’épuisement thermique complet.
La métrique de l’ennui
Si l’on dissèque cette carcasse avec les outils de la géométrie différentielle, que trouve-t-on ? La métrique de Fisher. Un nom bien élégant pour mesurer quelque chose d’aussi trivial que la distance entre deux échecs administratifs. Dans les couloirs grisâtres de nos administrations, cette métrique ne sert pas à optimiser des flux d’information, mais à calculer la probabilité qu’un dossier se perde entre le troisième et le quatrième étage. L’agent public, ce héros des temps modernes, n’est qu’un point sur cette variété, dérivant le long de géodésiques dictées par l’heure du déjeuner et la peur du blâme.
C’est ici que le grotesque atteint son paroxysme. Pour nous donner l’illusion de l’importance, nous nous entourons d’objets totémiques, comme si le luxe matériel pouvait compenser la vacuité spirituelle de nos tâches. J’en suis le premier coupable. Regardez-moi, en train de signer des décrets absurdes qui finiront au pilon, le tout soigneusement posé sur un sous-main en cuir italien hors de prix dont le grain pleine fleur est probablement la seule chose authentique dans ce bureau. Je caresse ce cuir avec la mélancolie d’un capitaine qui polit la barre d’un navire en train de sombrer. C’est d’un snobisme absolu, je vous l’accorde, mais c’est le seul rempart qu’il me reste contre la laideur du formica et la vulgarité des tableaux Excel. Ce rectangle de peau tannée est le dernier territoire où je peux prétendre que mon activité a un sens, alors que je ne fais qu’ajouter du frottement dans un système qui rêve d’inertie.
Le règne de l’automate
Et maintenant, on nous promet le salut par la machine. Ces fameux « agents autonomes », ces algorithmes que l’on nous vend comme des messies de silicone. Laissez-moi rire. Ce ne sont que des aspirateurs à données, programmés pour suivre les pentes les plus raides de nos fonctions de perte. Ils n’ont ni vision ni génie ; ils se contentent d’optimiser la médiocrité en suivant la ligne de moindre résistance. Là où l’humain hésite, procrastine et finit par créer un peu de chaleur par son inefficacité charmante, l’automate, lui, refroidit tout.
Il transforme l’organisation en un cristal parfait, un espace mort où plus rien ne dépasse, où chaque interaction est prédictible, où l’imprévu est traité comme une erreur de compilation. C’est le triomphe du thermostat sur le feu de joie. Nous allons finir par devenir les spectateurs passifs de notre propre obsolescence, regardant des scripts Python s’échanger des mails que personne ne lira jamais, dans une boucle de rétroaction infinie de politesse synthétique.
Tout cela me donne une soif terrible. L’analyse vectorielle de la bêtise humaine a ses limites, et je crois les avoir atteintes pour aujourd’hui. Je vais descendre au bar d’en face, commander un verre de rouge qui tache, et essayer d’oublier que je suis moi-même une variable aléatoire dans une équation qui n’a pas de solution.
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