Géométrie Nauséeuse

Géométrie Nauséeuse

L’air conditionné de l’open space bourdonne à une fréquence spécifiquement calibrée pour induire la migraine, un si bémol constant qui vrille le lobe temporal. À ma droite, Jean-Michel mastique son sandwich triangle avec la régularité d’un métronome défectueux, chaque bruit de mastication agissant comme une petite décharge électrique sur mes nerfs à vif. On nous parle de « synergie », de « flux », de « réalisation de soi » dans le collectif. Quelle farce obscène. La réalité de nos organisations n’a rien de la fresque héroïque que les consultants en ressources humaines tentent de peindre sur PowerPoint. C’est une thermodynamique de la déception, une chambre à combustion où l’on brûle du glucose et de l’espoir pour produire des rapports PDF que personne ne lira jamais, le tout dans une atmosphère qui sent le café brûlé et la moquette synthétique vieillissante.

Il faut être d’une naïveté confondante pour croire encore au mythe de la « montée en compétences ». Ce terme aseptisé cache une vérité bien plus gluante. L’apprentissage, dans ce contexte, n’est pas une élévation de l’esprit vers des sommets platoniciens. C’est un processus de friction douloureux, comparable au tri manuel d’une poubelle de restaurant sous une pluie battante. Vous plongez les mains dans la graisse froide des nouvelles procédures, vous séparez les déchets organiques des emballages plastiques de la conformité, et petit à petit, vos doigts s’engourdissent. La « maîtrise », c’est simplement le moment où la nécrose des terminaisons nerveuses est suffisamment avancée pour que vous ne sentiez plus l’odeur des ordures. Vous n’avez pas grandi ; vous vous êtes simplement adapté à la pourriture ambiante pour minimiser votre souffrance sensorielle.

p>Mais creusons un peu, si vous avez l’estomac accroché. Oubliez la sociologie de comptoir. Regardons ce désastre sous le prisme froid de la géométrie de l’information. Imaginez l’espace de nos tâches non pas comme une liste à puces, mais comme une variété riemannienne, un terrain accidenté et hostile défini par des distributions de probabilités. La distance entre votre incompétence actuelle et l’expertise requise n’est pas une ligne droite. C’est une géodésique tordue sur une surface courbe.

La métrique de Fisher, ici, ne mesure pas l’information, elle mesure l’usure. C’est exactement la même sensation que de marcher trois stations de métro supplémentaires sous la bruine parce que le ticket a augmenté de dix centimes et que votre budget est aussi serré qu’un nœud coulant. Chaque pas sur cette variété use la semelle de votre âme. Vous calculez la trajectoire optimale non pas pour « l’excellence », mais pour économiser le peu d’énergie psychique qu’il vous reste avant le week-end. L’acquisition de savoir-faire est une dépense pure, une dissipation de chaleur dans un système qui ne vous rendra jamais l’énergie investie.

Et voici qu’arrive cette masse de calcul indifférente, cette tumeur de silicium que l’on refuse de nommer mais qui est partout. Elle ne « collabore » pas. Elle se moque de la géométrie. Là où nous devons user nos chaussures sur le bitume rugueux de l’apprentissage, l’automate statistique fore un tunnel direct à travers la montagne. Il compresse la variété. Pour nous, c’est d’une violence inouïe. C’est comme voir un riche héritier prendre l’hélicoptère pour gravir le sommet que vous escaladez à genoux, les mains en sang. L’automate ne ressent pas la courbure de l’espace ; il génère le résultat sans avoir payé le prix entropique de l’expérience. Nous restons là, hagards, avec nos outils préhistoriques, à regarder la machine aplatir le relief que nous avons mis des décennies à cartographier.

Parlons-en, de la « valeur publique », ce concept fétiche des bureaucrates. On voudrait nous faire croire que c’est une noble étoile polaire. Foutaises. En termes géométriques, l’intérêt général est une singularité gravitationnelle, un trou noir administratif qui courbe l’espace-temps jusqu’à l’absurde. Avez-vous déjà ressenti cette brûlure acide dans l’œsophage en attendant votre tour à la préfecture, pour voir le guichetier fermer son store exactement à l’instant où votre numéro s’affiche ? C’est cela, la courbure réelle de la valeur publique. C’est une distorsion de la réalité où une heure d’attente dure une éternité subjective, où la logique s’effondre sous le poids de la procédure.

Dans ce labyrinthe non-euclidien, la seule chose qui semble encore avoir une texture réelle, c’est la fuite. Parfois, je caresse l’idée de tout noter dans un carnet en cuir hors de prix dont l’odeur de tannage masquerait celle de l’ozone des photocopieurs. Une vanité, bien sûr. Un fétichisme de la matière pour oublier que nous sommes devenus des abstractions. Mais au moins, le cuir a une mémoire, lui. Il garde la trace de la pression, il vieillit, il vit.

Nos organisations, elles, ne vivent pas. Ce sont des automates à états finis qui bouclent sur des erreurs de syntaxe. Nous ne sommes que des variables d’ajustement tentant de minimiser une divergence de Kullback-Leibler entre le chaos du réel et la rigidité du formulaire Cerfa. On optimise, on lisse, on courbe l’échine pour épouser la forme de la métrique imposée. Et à la fin de la journée, qu’avons-nous produit ? De la chaleur. Juste assez de chaleur pour embuer les vitres du bus qui nous ramène vers une banlieue dortoir, où l’on s’endormira devant un écran, épuisés d’avoir couru sur place dans une géométrie qui nous nie.

Je n’ai plus de salive pour ces bêtises. Mon ticket de métro est démagnétisé.

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