Géométrie Sordide

L’illusion du choix

Vous souvenez-vous de notre dernière discussion sur l’inanité de la productivité ? Cette obsession de remplir des calendriers Outlook comme on empile des sacs de sable devant une marée montante qui, inéluctablement, finira par tout engloutir. Ce que nous appelons pompeusement « sphère publique » ou « organisation » n’est en réalité qu’un quai de métro bondé à 18h30, un agglomérat de soupirs humides et de regards fuyants, où l’individualité se dissout dans une masse informe et odorante.

Regardez ces cadres supérieurs s’agiter. Ils pensent « décider ». Ils imaginent que leur « leadership » — ce mot grotesque qui sent l’aftershave bon marché — pèse d’un quelconque poids. C’est d’une naïveté touchante. En vérité, l’entreprise moderne n’est qu’une machine thermique mal isolée, un moteur à combustion externe où l’on tente de convertir l’angoisse humaine en un ordre bureaucratique précaire. C’est aussi efficace que d’essayer de recharger la batterie de son smartphone avec une dynamo de vélo rouillée, sous une pluie battante, à la sortie du RER B à Châtelet-les-Halles.

Quelle horreur.

Théâtre

Le travail a cessé d’être une transformation de la matière. On ne forge plus, on ne bâtit plus ; on aligne des probabilités. La fameuse « intelligence collective » qu’on nous vend en séminaire n’est qu’un processus de réduction du bruit dans un système de transmission défaillant. Une réunion de direction n’est pas un lieu d’échange, c’est un mécanisme de lissage statistique visant à atteindre l’entropie minimale, cet état de stase parfait où plus personne n’est responsable de rien.

C’est exactement comme faire la queue pour un café médiocre. On accepte le rituel, la perte de temps, la posture, pour obtenir au final un liquide tiède. L’individu s’efface derrière la fonction, et la fonction n’est qu’une coordonnée. Pour noter ces futilités, votre directeur s’obstine peut-être à utiliser ce stylo-plume à huit cents euros qui fuit dès que la pression atmosphérique change. C’est un sceptre dérisoire, un talisman coûteux acheté avec l’argent d’une prime de performance pour masquer la vacuité de son autorité. L’encre tache ses doigts, mais il continue d’écrire, persuadé que l’outil confère de la substance à ses gribouillages.

Arithmétique

C’est ici que l’illusion se brise pour laisser place à la froideur du réel. Oubliez les termes savants comme la « géométrie de l’information ». La réalité de la prise de décision, c’est la ménagère qui erre dans les allées d’un supermarché discount, scrutant les étiquettes orange pour trouver le morceau de viande avariée qui lui fera économiser trois centimes. C’est cela, l’optimisation. Ce n’est pas un vol d’aigle, c’est une reptation.

L’ensemble de vos choix forme ce que les mathématiciens appelleraient une variété statistique, mais que je préfère décrire comme l’intérieur d’un wagon de la ligne 13 aux heures de pointe. Un mur de chair humaine où chaque mouvement est contraint par la pression des corps voisins. Vous ne « choisissez » pas votre trajectoire ; vous glissez le long de la ligne de moindre résistance, poussé par la sueur et l’épuisement collectif.

Vos sentiments, votre fatigue, votre conviction que « ce projet a du sens », tout cela n’est que du bruit thermique. Pour la bureaucratie de silicium qui commence à régir nos vies, vos émotions sont des erreurs d’arrondi. L’optimisation ne cherche pas le bien commun, elle cherche le chemin le plus court pour minimiser la divergence entre l’état actuel du stock et la prévision de vente.

Je veux rentrer.

Entropie

Lorsque les calculateurs automatisés — ces entités froides que nous avons eu la bêtise d’inviter à notre table — médiatisent la valeur du travail, l’humain devient un résidu. Nous ne sommes plus des architectes, mais des capteurs thermiques défaillants. Le travailleur est une variable d’ajustement, un « bug » dans une équation parfaite. Ses hésitations sont des latences inacceptables pour le processeur central.

On nous parle de « quête de sens ». Mais quel sens peut-on trouver dans la minimisation d’une fonction de coût ? C’est comme essayer de trouver de la poésie dans la dégradation chimique d’une pile alcaline qui coule sur vos mains. On s’épuise à maintenir une structure qui, par définition, tend vers le désordre absolu. Nous construisons des cathédrales de données sur des sables mouvants.

L’air est vicié. Pour tolérer cette lucidité, il ne reste que l’ivresse. Il faudrait commander une bouteille de ce Premier Grand Cru dont le prix dépasse indécemment votre loyer mensuel. C’est absurde, oui. Mais la brûlure de l’alcool et la complexité des tanins sont peut-être les dernières expériences sensorielles que le système n’a pas encore réussi à numériser totalement.

Le monde n’est plus une arène de volontés, mais une nappe phréatique d’informations où nous flottons comme des bouchons de liège moisis. La diversité des opinions n’est qu’un échantillonnage destiné à affiner la précision du modèle prédictif global. Et pendant que nous nous battons pour des miettes de reconnaissance sociale, la géométrie sordide du système trace silencieusement la trajectoire de notre obsolescence. C’est ainsi. Commandez un autre verre.

コメント

コメントを残す

メールアドレスが公開されることはありません。 が付いている欄は必須項目です