L’Absurde Riemannien

Après avoir disséqué la vacuité de l’effort individuel lors de notre dernière entrevue, il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer le véritable cadavre dans le placard : la « chose publique ». Cette chimère que l’on nomme, selon l’heure de la journée, « consensus », « alignement stratégique » ou, pour les plus cyniques, « réunion de quatorze heures ». Nous feignons de croire que l’organisation est un organisme vivant doté d’une raison, alors qu’elle n’est qu’un gigantesque mécanisme de dissipation d’énergie.

Garçon, ce vin rouge est une insulte. Il a l’acidité d’un rapport d’audit fiscal lu un lundi matin pluvieux. Changez-le, et apportez-moi quelque chose qui ait au moins la décence de ne pas rappeler le goût de la photocopieuse.

Thermodynamique de la Bêtise

Dans le monde aseptisé de l’entreprise moderne, on nous vend la décision collective comme l’apogée de la démocratie organisationnelle. Quelle blague. La réalité physiologique d’une réunion de direction, c’est une pièce mal ventilée où l’intelligence moyenne s’effondre proportionnellement au carré du nombre de participants. C’est une loi physique immuable, une thermodynamique de la bêtise. On y cherche la « volonté générale » chère à Rousseau, mais on ne trouve que la résultante vectorielle de la faim, de l’ennui, des ego boursouflés et de l’envie pressante d’aller aux toilettes.

C’est un spectacle d’une tristesse infinie. On voit des esprits brillants s’émousser contre la paroi grise de la procédure, tentant de charger la batterie de l’innovation qui se vide inexorablement, comme un vieux téléphone cherchant un réseau inexistant au fond d’une cave.

La Géométrie de l’Information

Pour comprendre pourquoi le moindre projet de validation d’un logo prend l’allure d’une épopée homérique — ou pourquoi une administration met six mois à commander des trombones — il faut abandonner la sociologie de comptoir. La seule grille de lecture valable est celle de la Géométrie de l’Information. Imaginez que l’opinion de chaque cadre intermédiaire, de chaque actionnaire, ne soit pas une pensée articulée, mais une distribution de probabilités figée dans un espace abstrait. L’ensemble de ces opinions forme ce que les mathématiciens appellent une variété riemannienne.

C’est ici que le bât blesse. Cet espace n’est pas plat. Il est tordu, bosselé, rugueux. Sa courbure est déterminée par la métrique de Fisher. Dans les manuels académiques, l’information de Fisher mesure la quantité d’information qu’une variable aléatoire observable porte sur un paramètre inconnu. C’est une mesure de précision. Mais dans la salle du conseil, la métrique de Fisher mesure tout autre chose : c’est l’indice de viscosité bureaucratique. C’est la « distance » infranchissable qui sépare deux départements rivaux. Plus la métrique est élevée, plus l’espace est rigide, et plus le « coût » énergétique pour modifier une opinion d’un iota devient prohibitif.

La Géodésique du Moindre Effort

Nous essayons désespérément de tracer des lignes droites — des décisions rationnelles et rapides — sur une surface qui a la topologie d’une feuille de papier froissée par un psychotique. C’est géométriquement impossible. Le chemin le plus court vers le consensus, ce qu’on appelle la géodésique, n’est jamais la solution logique. C’est le chemin qui contourne les obstacles politiques, qui évite de froisser l’ego fragile du directeur financier, qui serpente lâchement entre les responsabilités pour ne heurter personne.

C’est un trajet d’évitement. Et pour supporter ce voyage immobile vers le néant, nous nous équipons comme pour une expédition polaire, mais dans le feutré. Regardez autour de vous dans ces bureaux. On dépense des fortunes pour meubler ce vide intellectuel. On s’affaisse dans une chaise de bureau ergonomique dont le prix équivaut au PIB d’un petit pays en voie de développement, tout cela pour que nos lombaires soient confortablement soutenues pendant que notre esprit se liquéfie lentement. C’est le confort ultime de la stagnation. On achète du mobilier de luxe pour donner une gravité artificielle à des réunions qui, au fond, ne pèsent rien.

Le Point de Lagrange

Au final, le consensus obtenu n’est pas une victoire, ni une synthèse dialectique. C’est un état de moindre énergie, un point de Lagrange où toutes les ambitions s’annulent mutuellement dans une stabilité morte. C’est le silence radio de l’encéphalogramme plat. On appelle ça la « paix sociale » ou la « culture d’entreprise ». Moi, j’appelle ça la mort thermique de l’organisation.

Allez, je rentre. L’entropie de ce bar commence à m’atteindre, et je n’ai plus l’énergie de calculer la géodésique nécessaire pour sortir d’ici sans bousculer ce groupe de touristes bruyants. Tout cela est vain.

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