L’Algorithme Cannibale

Le Vinaigre de la Vertu

Asseyez-vous et arrêtez de faire tourner ce verre. Ce liquide que vous prétendez être un grand cru a le goût métallique de la trahison, ou peut-être simplement celui d’un pesticide hors de prix. C’est une métaphore assez adéquate pour le sujet qui nous intéresse : cette vaste fumisterie qu’on appelle la « responsabilité sociétale » ou l’intérêt public des entreprises. C’est fascinant, cette capacité qu’a le monde moderne à emballer la rapacité la plus crasse dans du papier de soie éthique.

On nous vend du « sens » et de la « mission ». Laissez-moi rire. Ce que vous appelez l’intérêt public, dans la salle des machines du capitalisme, n’est rien d’autre qu’un calcul de friction. C’est l’art de graisser les pattes de la conscience collective juste assez pour que le troupeau porcin, s’engraissant sur les deniers publics et les subventions déguisées, ne finisse pas par se dévorer lui-même avant l’heure du marché. Il n’y a aucune morale là-dedans, seulement de la maintenance préventive.

La Géométrie de l’Extraction

Cessons de prétendre que la sociologie guide le monde. Ce sont les mathématiques, et pas les plus aimables. Si l’on dissèque la gouvernance moderne, on tombe inévitablement sur la géométrie de l’information. Imaginez l’espace des décisions possibles non pas comme une agora démocratique, mais comme une variété riemannienne froide et glissante.

Ici règne la matrice d’information de Fisher. Pour les néophytes qui pensent que c’est un groupe de rock progressif, détrompez-vous. C’est une métrique cruelle. Elle ne mesure pas la bienveillance d’une politique, mais la quantité d’information que le système peut extraire de vos comportements. C’est un râteau statistique qui racle le fond de l’océan social pour voir ce qui bouge encore.

La « courbure » de cet espace définit la volatilité de votre réputation. Une entreprise ou un État ne cherche pas à être « bon » ; il cherche à naviguer sur les géodésiques de moindre résistance, là où la courbure est minimale, pour éviter que la vérité ne vienne percuter le cours de l’action. C’est une danse macabre où l’on tente de prédire la prochaine émeute ou le prochain scandale avec la précision d’un horloger suisse, tout en utilisant un stylo-plume à six mille euros pour signer des chartes éthiques vides de sens. Un bâton de résine précieuse pour parapher le néant, quelle ironie délicieuse.

La Station d’Épuration Logique

Et pitié, épargnez-moi vos fantasmes sur l’intelligence artificielle. Il n’y a pas d’intelligence, il n’y a que des stations d’épuration logique. Ces vastes usines de calcul, que les ignorants vénèrent comme de nouveaux dieux, ne sont que des moteurs d’inférence statistique. Leur unique fonction est de minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre le mensonge institutionnel (la communication) et la réalité sordide (les faits).

L’éthique humaine, dans ces équations, est traitée comme du bruit. Une aberration. C’est la tache de gras sur la lentille du microscope. Le système cherche à lisser cette humanité, à la réduire à une variable prédictible. On remplace l’intuition du boucher du coin — brutale mais honnête — par une optimisation de gradient descent qui a autant d’âme qu’un tableau Excel corrompu.

C’est la différence entre un steak-frites graisseux dans une brasserie bruyante, qui vous nourrit et vous tue lentement mais joyeusement, et ces mousses déstructurées de la gastronomie moléculaire qui coûtent un salaire et laissent un goût de vide. La gouvernance par les données, c’est cette mousse : techniquement parfaite, chimiquement pure, et totalement insipide.

L’Entropie du Silence

Le drame final, c’est que cette optimisation forcenée mène à la mort thermique de la décision. À force de calculer chaque risque via la matrice de Fisher, à force de polir la courbure de l’opinion, on obtient une stase. Un monde où rien ne dépasse, où tout est « transparent » — c’est-à-dire saturé de lumière blanche aveuglante — et où plus rien ne vit.

Nous construisons des cathédrales de chiffres pour abriter des courants d’air. On se retrouve avec des systèmes de gestion d’une puissance divine, capables de simuler des univers, mais qu’on utilise pour gérer des stocks de trombones ou rédiger des lettres de licenciement empathiques. C’est d’un ennui mortel. L’humanité n’est plus qu’une erreur d’arrondi dans le grand livre de compte de l’univers, une décimale qu’on finira par supprimer pour simplifier l’équation.

Garçon, une autre bouteille. Celle-ci est imbuvable, mais elle a au moins le mérite de troubler la vue.

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