On me soutenait l’autre soir, alors que je tentais de noyer mon désespoir dans un verre de rouge qui avait le goût métallique d’une pièce de monnaie oxydée, que l’aménagement de nos bureaux en « open space » constituait une résurgence moderne de l’agora grecque. Quelle naïveté touchante. Il faut être aveugle, ou pire, consultant en management, pour ne pas voir que l’architecture tertiaire contemporaine, tout comme ces grands travaux publics dont l’État se gargarise, n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de discipliner le chaos thermique. Ces espaces ne sont pas des lieux d’échange ; ce sont des siphons, des égouts à ciel ouvert où l’énergie humaine s’engouffre pour ne produire que de la chaleur résiduelle.
La Danse des Cadavres
Jetez un œil autour de vous, observez vos collègues. Cette agitation fébrile, ces courriels envoyés à des heures indécentes, ces « réunions de cadrage » qui s’étirent comme du chewing-gum sous une semelle. Pour le profane, c’est de l’activité, de la productivité, peut-être même de la vertu. Pour le physicien, c’est une obscénité thermodynamique. Une structure dissipative, comme dirait Prigogine, qui ne se maintient en vie qu’en gaspillant une quantité phénoménale d’énergie.
Le travail moderne n’a plus rien de sacré. C’est une combustion de glucose destinée à retarder l’inévitable équilibre thermique : la mort de l’organisation. Nous sommes des moteurs qui tournent à vide. Remplir des tableurs Excel que personne ne lira jamais a la même saveur, froide et plastique, qu’un plat préparé de supermarché périmé depuis trois jours. On laisse tourner le moteur de la vieille Peugeot pour ne pas que la batterie lâche, brûlant du carburant par pure terreur du silence. Prétendre trouver du sens là-dedans, c’est comme admirer la moisissure sur une tranche de pain oubliée et appeler ça de la pénicilline. C’est d’un ennui mortel.
La Chaleur de la Médiocratie
Mais pour toucher du doigt l’horreur absolue, il faut pénétrer dans le ventre mou de la bureaucratie. C’est ici que l’entropie, ce désordre crasseux qui s’accumule comme la poussière derrière un radiateur, règne en maître. Dans un système clos comme l’administration, le désordre ne fait que croître. Pour masquer cette pourriture, on érige des procédures. Des formulaires, des commissions, des cerfas. Chaque nouvelle règle ajoute de la friction. Et la friction, c’est de la chaleur. Une chaleur moite, étouffante, celle des salles d’attente mal ventilées où l’odeur du café ranci se mêle à celle de la démission collective.
Prenez la gestion des marchés publics. C’est une machine infernale conçue pour transformer de l’or en plomb. On dépense des fortunes en audits pour savoir s’il faut changer la moquette d’un ministère, tout ça pour finir par l’acheter au triple du prix du marché. Observez ce haut fonctionnaire, une masse inerte de graisse et de certitudes, trônant dans son fauteuil ergonomique en cuir pleine fleur hors de prix, dont le support lombaire coûte à lui seul plus cher que le salaire mensuel de l’agent d’entretien. Il ne produit rien. Il dissipe.
C’est fascinant de grotesque. Pour écouler un budget avant la fin de l’exercice fiscal — car ne pas dépenser, c’est avouer son inutilité —, il signera un bon de commande pour des fournitures aberrantes, peut-être un lot de stylos-plumes en résine précieuse et attributs platine, parfaits symboles phalliques d’une impuissance administrative. On assiste à une éjaculation de capitaux publics dans le vide sidéral, juste pour maintenir la température du système. Cela me donne la nausée.
Le Zéro Absolu
Et voici qu’on nous annonce le salut par le numérique. Le grand remplacement du bureaucrate suintant par le circuit de silicium froid et sec. On nous vend l’automatisation, ces algorithmes glaciaires, comme une source de « néguentropie » — de l’entropie négative, de l’ordre pur. On nous promet que la logique binaire va nettoyer les écuries d’Augias.
Quelle farce. En remplaçant l’humain faillible par la machine, on ne supprime pas le désordre, on le cryogénise. On passe d’une inefficacité bruyante, humaine et tiède, à une efficacité polaire, silencieuse et terrifiante. Les projets publics ne sont plus des chantiers, mais des flux de données optimisés où l’humain est traité comme un bug, une variable imprévisible qu’il faut lisser. Nous bâtissons une société sans friction. Mais un monde sans friction est un monde où plus rien ne bouge, un monde mort, figé dans l’ambre algorithmique. C’est comme optimiser la batterie d’un téléphone jusqu’à ce qu’il refuse de s’allumer pour économiser de l’énergie.
L’illusion du progrès technologique n’est que le bref délai entre l’introduction d’une nouvelle machine et le moment où elle est digérée par la stupidité ambiante. La prochaine fois que vous verrez un élu couper un ruban tricolore devant un « pôle d’excellence numérique », ne voyez pas un bâtisseur. Voyez un fou qui tente de réchauffer un iceberg en craquant une allumette. Garçon ! Remettez-moi ça, et laissez la bouteille. Ce monde a un arrière-goût de cendre.
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