L’entropie salariale

I. L’illusion thermodynamique

S’asseoir dans ce bistrot et observer le ballet des cadres dynamiques tient moins de l’étude sociologique que de l’autopsie en temps réel. Regardez-les s’agiter. Ce que vous voyez, ce n’est pas de la « productivité » ou de la « création de valeur », c’est une lutte désespérée et perdue d’avance contre la deuxième loi de la thermodynamique. Une entreprise, ce n’est rien d’autre qu’une structure dissipative vorace, un système ouvert qui hurle sa faim d’ordre dans un univers qui ne demande qu’à retourner au chaos.

On nous vend l’idée que le travail est une élévation, une construction. Quelle blague. Pour maintenir l’illusion de cet ordre précaire — cet échafaudage branlant de procédures ISO, de hiérarchies absurdes et de tableaux croisés dynamiques —, il faut une injection d’énergie colossale et continue. Et ne croyez pas que cette énergie vienne de l’électricité qui alimente les serveurs. Non, elle vient de la dégradation biologique de vos propres corps. Pensez à l’odeur rance de la ligne 13 à 8h30 du matin, ce mélange de pluie, de déodorant bon marché et de cortisole en ébullition. C’est le carburant. Pensez à la couche de sébum qui graisse lentement les touches des claviers, aux miettes de sandwichs triangulaires qui se fossilisent entre les dossiers, aux soupirs humides qui saturent l’air conditionné de l’open-space. L’entreprise ne « crée » rien ; elle se contente de retarder sa propre putréfaction en consommant la vitalité de ceux qui la servent, transformant des êtres humains fonctionnels en déchets thermiques.

C’est d’un ridicule.

II. Le brasier des vanités

Ilya Prigogine avait compris que pour qu’une structure dissipative survive loin de l’équilibre, elle doit évacuer son entropie — son désordre — vers l’extérieur. Dans la physique des affaires, l’extérieur, c’est vous. Le « burn-out » n’est pas un accident de parcours ni une faiblesse psychologique, c’est une nécessité physique du système. Pour que la marque brille, pour que les actions montent, il faut que le désordre soit stocké quelque part. Il finit donc logé dans vos artères, dans vos insomnies, dans vos ulcères. Vous êtes la poubelle thermodynamique de votre employeur.

Votre organisme est traité comme une batterie de mauvaise qualité : on la charge à bloc, on la vide en accéléré, et on s’étonne qu’elle gonfle et finisse par fuir. Et quelle est notre réponse face à cette déchéance biologique ? Le matérialisme compensatoire. On s’achète une bonne conscience ergonomique. On investit dans ce trône de la défaite à 2000 euros, persuadé que ce maillage de haute technologie va sauver nos lombaires alors qu’il ne sert qu’à maintenir une posture verticale acceptable pendant que notre âme se liquéfie. C’est un sarcophage de luxe pour un corps qui a déjà renoncé à la lutte. On paie le prix d’une voiture d’occasion pour s’asseoir confortablement face à notre propre obsolescence.

J’ai envie de rentrer.

III. La ruine programmée

Toute cette agitation autour de l’agilité, de la résilience et de l’auto-organisation n’est qu’une danse macabre au bord du précipice. Les consultants en management tentent de modéliser le chaos, de trouver des motifs dans le bruit blanc. Mais ces motifs — ces « réorganisations stratégiques » — sont aussi éphémères que les volutes de fumée d’une cigarette. Ce que vous appelez « carrière » n’est que la trajectoire d’une particule s’écrasant contre les parois d’un système sous pression.

Regardez ce directeur, là-bas. Il pense diriger, mais il ne fait que subir. Ses mains tremblent légèrement lorsqu’il sort son stylo plume de maître pour signer des documents qui n’auront aucune valeur dans six mois. Cet instrument d’écriture, poli comme un bijou, n’est qu’un talisman, un fétiche brillant qu’il serre pour se rassurer, pour se prouver qu’il a encore une prise sur le réel. Mais l’encre ne fait que tracer les contours du vide. Nous sommes des catalyseurs à usage unique, encrassés par les réactions chimiques que nous avons nous-mêmes provoquées. Une fois la réaction terminée, une fois le « livrable » expédié, le système nous rejette, épuisés, vidés de notre potentiel chimique, ne laissant derrière nous qu’une chaleur résiduelle qui se dissipe inutilement dans l’atmosphère indifférente d’un bureau vitré.

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