L’Entropie Salariale

L’illusion du labeur… quelle vaste fumisterie. Observez ce spectacle désolant autour de nous : des légions de cadres « dynamiques » s’agitant dans des bocaux de verre climatisés, persuadés que leur prochaine réunion « brainstorm » ou leur énième point de synchronisation va infléchir la courbure de l’univers. C’est d’un pathétique absolu, une farce métaphysique jouée par des acteurs qui ont oublié leur texte. S’ils avaient la moindre notion de physique fondamentale, ils comprendraient que leur agitation fébrile n’est rien d’autre qu’une fuite en avant désespérée contre la mort thermique, une tentative dérisoire de nier l’inéluctable.

Le travail, tel qu’il est pratiqué dans nos cathédrales de verre et d’acier, n’est pas une vertu morale. C’est une fonction de la thermodynamique hors d’équilibre, purement et simplement. Une entreprise, qu’elle soit une start-up bruyante se gavant de caféine ou un mammouth bureaucratique du CAC 40, n’est qu’une structure dissipative au sens d’Ilya Prigogine. Elle ne se maintient en vie qu’en aspirant de l’énergie de haute qualité — votre temps, vos neurones, la vitalité de votre jeunesse — pour la recracher sous forme de chaleur résiduelle et de déchets informationnels. Bof. Le bilan énergétique est catastrophique.

On nous vend la « création de valeur » comme le Saint Graal. Laissez-moi rire. La seule chose que l’on crée véritablement et massivement, c’est de l’entropie. Regardez ce rapport annuel qui traîne sur un bureau, ou ce tableau Excel aux mille couleurs. C’est l’équivalent entropique d’un jambon-beurre industriel oublié en plein soleil : une structure apparemment ordonnée, géométrique, mais qui masque un processus de décomposition interne irréversible. On brûle des calories, on consomme des kilowattheures, on génère un stress cortisoleux, et tout ça pour quoi ? Pour aligner des colonnes de chiffres que personne ne lira jamais, pour produire des PowerPoint qui finiront dans les limbes d’un serveur saturé. C’est le triomphe du vide sur la matière.

Et ne me lancez pas sur la « Responsabilité Sociétale des Entreprises » ou l’intérêt public. C’est de la poudre aux yeux pour masquer les équations de Boltzmann. Plus une organisation prétend œuvrer pour le « Bien Commun » et se drape dans des vertus éthiques, plus elle génère de friction interne. La bureaucratie est une force de frottement colossale qui transforme l’intention humaine en chaleur inutile. Chaque validation hiérarchique, chaque comité de pilotage, chaque signature électronique est une micro-dissipation d’énergie qui rapproche le système de son arrêt total. L’information ne circule plus ; elle s’évapore dans la tiédeur moite des open-spaces. On s’échange des banalités corporate comme on se passerait un virus, juste pour maintenir l’illusion auditive que le corps social est encore en vie, que le cœur de la machine bat encore. Pff. Quel vacarme pour si peu de signal.

Le pire, c’est sans doute notre tentative grotesque de pallier cette usure biologique par du matériel coûteux, comme si le prix de l’équipement pouvait acheter une exemption aux lois de la physique. On s’imagine qu’en s’asseyant sur une chaise ergonomique Herman Miller, on va soudainement transcender sa condition de rouage interchangeable. Certes, ce trône de résille suspend la gravité pour vos vertèbres lombaires et offre un confort indécent aux cadres qui sentent leur colonne se tasser sous le poids des compromissions quotidiennes. C’est un chef-d’œuvre d’ingénierie, je ne le nie pas, mais ne vous y trompez pas : ce n’est qu’un luxueux palliatif. Le siège le plus sophistiqué du monde ne fait que rendre le déclin plus supportable, une manière élégante d’accompagner votre transformation en pile usagée. Vous êtes toujours une batterie chimique en train de couler, mais au moins, vous le faites avec un support lombaire ajustable et une bascule harmonique. C’est d’un cynisme…

Cette obsession de la « croissance infinie » est une aberration dans un système fini. C’est vouloir que la fumée rentre dans la cigarette une fois consumée. Les managers, ces grands prêtres du néant, ne sont que des catalyseurs d’une réaction exothermique qui finit par tout consumer, eux y compris. Ils parlent d’agilité, de résilience, de synergie… des mots creux pour ne pas dire « panique ». Au fond, ils savent. Ils sentent bien, le dimanche soir, cette nausée existentielle qui n’est autre que la perception intuitive du chaos grandissant, la certitude que tout effort d’organisation est vain face à la dégradation naturelle des choses.

Tout cela finira par s’arrêter, bien sûr. L’équilibre sera atteint. Le silence des bureaux vides, la poussière retombant sur les écrans noirs… voilà la seule vérité stable, l’état de repos final vers lequel tout tend. En attendant, continuez à vous agiter, à planifier vos trimestres et à optimiser vos processus si ça vous chante. Moi ? Je n’ai plus l’énergie pour ces mascarades. Le spectacle de votre entropie me fatigue. Garçon, l’addition. Je rentre.

コメント

コメントを残す

メールアドレスが公開されることはありません。 が付いている欄は必須項目です