L’Usure Géométrique

Regardez-les s’agiter derrière la vitrine embuée. Cette masse compacte de manteaux gris et de visages fermés qui s’engouffre dans la bouche du métro comme de l’eau sale dans un siphon bouché. Ils appellent ça « aller au travail ». Quelle blague. Une invention du XIXe siècle conçue pour empêcher les pauvres de penser à la révolution ou à la beauté des nuages, et qui a fini par asservir tout le monde. Ici, dans ce bistrot où le café coûte le prix d’un rein et a le goût de l’eau de vaisselle tiède, je les observe avec une fascination morbide. Ils parlent de « vocation » avec des trémolos dans la voix, alors qu’ils ne sont que des variables statistiques dans une équation thermodynamique qu’ils ne comprennent même pas.

L’Usure du Réel

On nous vend le travail comme une ascension, une « carrière » lumineuse. Laissez-moi rire. C’est un processus physique de dégradation, purement et simplement. Pensez à l’acquisition de compétences, ce Saint Graal des ressources humaines. Les managers, ces poètes ratés de la feuille Excel, appellent cela la « courbe d’apprentissage ». Mais ce n’est pas une courbe élégante, c’est une râpe à fromage sur laquelle vous frottez votre cerveau jusqu’à ce qu’il n’en reste que des copeaux sanguinolents.

Apprendre un métier, ce n’est rien d’autre que tenter de minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre votre incompétence naturelle et les attentes délirantes d’un système bureaucratique. Au début, on y croit. On a cette énergie naïve, comme une batterie de smartphone neuve. Mais regardez ce qui se passe après quelques années : la batterie chauffe, elle gonfle, elle se vide à vue d’œil dès que vous ouvrez une application un peu gourmande, comme « Réunion de 14h » ou « Rapport Trimestriel ». Ce n’est pas de la croissance, c’est de l’oxydation.

L’expérience professionnelle, c’est la sensation précise d’une chaussette bon marché qui s’use au niveau du gros orteil. C’est cette friction constante, désagréable, qui finit par percer le tissu de votre âme. Vous essayez de stabiliser une distribution de probabilités — votre performance — dans un environnement bruyant, chaotique, peuplé de collègues dont l’intelligence collective ne dépasse pas celle d’un ficus en plastique. Vous grattez le fond de la casserole brûlée de la productivité avec vos ongles, espérant y trouver un sens, mais vous ne récoltez que de la suie sous les cuticules. C’est sale, c’est épuisant, et ça ne nourrit personne.

Géométrie de la Vanité

Si l’on daignait appliquer un peu de rigueur mathématique à ce désastre — ce que personne ne fait, trop occupé à feindre l’importance — on verrait que le marché du travail est une variété riemannienne dotée d’une courbure particulièrement perverse. La métrique de Fisher définit la distance entre deux états de compétence. Au début, l’espace semble plat, euclidien. On avance vite, on apprend à faire des tableaux croisés dynamiques, on se sent puissant.

Puis, la courbure vous rattrape. Les géodésiques se tordent. L’effort nécessaire pour avancer d’un millimètre devient infini. C’est le piège des rendements décroissants. Vous pédalez dans la semoule, ou plutôt, vous tournez en rond dans une géométrie non-euclidienne conçue pour vous briser. Et pour masquer cette stagnation, cette incapacité structurelle à produire de la valeur réelle, on s’entoure d’amulettes ridicules.

C’est là qu’intervient le théâtre de la réussite. Observez ce directeur adjoint à la table voisine. Il sort de sa veste une plume de maître avec une théâtralité grotesque. Il pense que cet instrument, qui coûte plus cher que le loyer de son stagiaire, lui confère une autorité, une gravité. Mais regardez sa main. Elle tremble de névrose. Il ne va rien écrire d’immortel avec ça. Il va signer un bon de commande pour des fournitures de bureau ou griffonner un refus lâche sur une demande de congés. C’est d’une vulgarité abyssale. Utiliser un chef-d’œuvre d’artisanat pour valider la bureaucratie, c’est comme utiliser une épée de samouraï pour couper une saucisse cocktail. C’est la géométrie de la vanité : plus l’outil est précieux, plus l’acte qu’il accomplit est vide de sens.

Entropie Organisationnelle

Finalement, l’entreprise n’est qu’une machine à maximiser l’entropie. Ce que l’on nomme « profit » ou « résultat » n’est qu’un déchet thermique généré par la friction de milliers de vies humaines frottées les unes contre les autres dans des open-spaces mal ventilés. On brûle du glucose, on tire sur nos neurotransmetteurs, et tout cela pour quoi ? Pour produire de la chaleur. De la chaleur sociale, du bruit, de la confusion.

Le résultat concret de tout ce cirque a la saveur d’un croissant industriel rassis : il remplit l’estomac, mais il laisse un goût de graisse hydrogénée et de regret sur la langue. C’est le syndrome de la tartine beurrée à l’échelle industrielle. Vous pouvez mettre toute l’énergie que vous voulez pour beurrer la tartine, pour optimiser le processus de beurrage avec des consultants à mille euros la journée, la loi de la gravité et la perversité de l’univers feront qu’elle tombera toujours du côté de la moquette. Nous sommes des moteurs thermiques inefficaces, luttant contre un désordre grandissant. Chaque e-mail envoyé ajoute au bruit de fond de l’univers. Chaque réunion « de synchronisation » accélère la mort thermique de l’intelligence.

Garçon ! Un autre verre. Rouge, et qui tache, s’il vous plaît. De toute façon, tout ça finira dans le néant, alors autant que l’ivresse arrive avant la lucidité.

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