Quand une organisation commence à vous parler de sa « Valeur Publique » ou de sa « Raison d’Être », vérifiez votre portefeuille. C’est invariablement le signe qu’on s’apprête à vous faire les poches avec le sourire. Qu’il s’agisse d’une multinationale tentaculaire ou d’une administration municipale sentant la poussière et le café froid, toute structure humaine n’est qu’une machine thermique mal isolée, conçue pour transformer de l’argent frais et de l’espoir en une bouillie tiède de rapports inlus.
La « Responsabilité Sociétale » étalée dans les rapports annuels a autant de valeur nutritive que la liste des ingrédients sur un sandwich triangle sous vide acheté dans une station-service à trois heures du matin. C’est une étiquette collée sur du vide pour rassurer le chaland. On commence avec l’ambition de changer le monde, on finit par débattre de la charte graphique des badges d’accès pendant quatre heures. C’est le destin tragique de toute ambition collective : elle pourrit. Comme une baguette de tradition oubliée sur le siège arrière d’une voiture en plein été : croustillante à l’aube, elle devient un gourdin rassis et immangeable au crépuscule. La thermodynamique se contrefout de votre plan stratégique à dix ans.
L’Usine à Gaz de l’Entropie
Pour comprendre pourquoi votre département « Innovation et Synergie » est un gouffre financier, nul besoin d’un MBA. Il suffit de regarder une poubelle. Une organisation est, au sens de Prigogine, une « structure dissipative ». C’est un parasite énergétique. Elle ne survit qu’en vampirisant de l’énergie externe — vos impôts, les marges opérationnelles, ou la santé mentale des stagiaires qu’on essore jusqu’à la moelle — pour maintenir une illusion d’ordre interne.
Mais le second principe de la thermodynamique est un juge impitoyable. Dans ce système clos qu’est l’open space, l’entropie (le bordel, pour parler franchement) ne peut qu’augmenter. L’organisation tend naturellement vers l’isothermie, ce stade terminal de la bureaucratie où tout le monde atteint le même niveau de température intellectuelle : le zéro absolu de la créativité. Les employés cessent d’être des individus pour devenir des molécules en mouvement brownien, s’agitant furieusement pour ne rien produire d’autre que de la chaleur et du CO2.
C’est pathétique. On tente de masquer cette pourriture inévitable par des achats somptuaires, comme si le mobilier pouvait absorber l’incompétence. Regardez cette Chaise Aeron Herman Miller. On vous demande de lâcher plus d’un millier d’euros pour poser votre séant sur du grillage en plastique technique. Vous croyez vraiment que la suspension pellicle 8Z va empêcher votre colonne vertébrale de se tasser sous le poids de la vacuité de vos tâches quotidiennes ? C’est un trône de luxe pour observer sa propre déchéance, un dispositif coûteux qui permet de suer confortablement pendant que le navire coule.
La Gestion des Déchets Thermiques
Pour ne pas imploser sous sa propre lourdeur, l’organisation doit évacuer son désordre. C’est ce qu’on appelle le management. Ce n’est rien d’autre qu’une plomberie d’évacuation des déchets entropiques. On crée des processus, des normes ISO, des protocoles de validation en douze étapes qui ne servent qu’à une chose : déplacer la merde d’un bureau à l’autre pour qu’elle ne s’empile pas trop vite au même endroit.
Dans cette équation macabre, l’être humain est un bug. L’émotion, c’est du bruit thermique. La passion d’un employé ? Une friction inutile qui surchauffe la machine. Le dévouement au service public ? Une erreur d’arrondi dans un fichier Excel. Pour la physique statistique, il n’y a aucune différence entre un fonctionnaire en burn-out et un grille-pain défectueux : les deux consomment des ressources pour produire une chaleur indésirable.
Alors on invente la « culture d’entreprise » pour lubrifier les rouages grippés. On vous traîne dans des séminaires de *team building* humiliants dans des hôtels de zone industrielle, on vous force à construire des tours en spaghettis, tout ça pour purger la pression du système comme on vide le radiateur d’une vieille Renault 5 qui fume. On croit créer du lien, on ne fait que retarder l’effondrement thermique d’une structure qui ne tient plus que par l’habitude et la peur du chômage.
L’Ingénierie du Vide
La vérité, c’est que la « Valeur Publique » est un mythe gazeux. Elle ne se stocke pas. C’est un flux, une fuite. Dès que l’institution tente de la capturer dans un tableau de bord (les fameux KPI), elle la tue. C’est comme essayer de manger une soupe à l’oignon avec une fourchette en argent : le geste est élégant, l’outil est hors de prix, mais à la fin, vous avez faim et vous avez l’air d’un idiot.
Mesurer l’impact social, c’est détruire le social pour ne garder que la mesure. Le projet devient une parodie calibrée pour satisfaire l’indicateur, une coquille vide qui continue de brûler du carburant pour maintenir sa température alors que le cœur du réacteur est froid depuis des années. On appelle ça de l’optimisation. Moi, j’appelle ça l’ingénierie du néant.
Je devrais être ailleurs, à boire un mauvais rouge en lisant Cioran, mais je suis là à expliquer à des gens qui s’en fichent que leur carrière est une anomalie statistique vouée à la dissipation. Tout ça pour ça. Une suite de collisions moléculaires sans importance dans un univers indifférent.
Je veux rentrer.
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