Thermodynamique Mortelle

On me posait la question l’autre soir, devant une bière tiède de supermarché qui avait le goût de la pisse et du regret. Pourquoi les entreprises françaises, malgré leurs grands airs et leurs costumes étriqués, finissent-elles toujours par ressembler à des guichets administratifs soviétiques ? C’est une interrogation touchante de naïveté. On s’imagine encore que le « Business » est une affaire de volonté, de leadership ou, pire encore, de « capital humain ». Quelle arrogance de penser que l’esprit prévaut sur la matière.

En réalité, une organisation n’est rien d’autre qu’un système thermodynamique ouvert, condamné à lutter contre sa propre pourriture. Ce que vos cadres supérieurs appellent « stratégie de croissance » n’est qu’une convulsion réflexe, une tentative désespérée de repousser l’équilibre thermique final. C’est la physique des cadavres en sursis.

L’Agonie

Cessez de parler d’innovation comme d’une épiphanie divine. C’est une insulte à la réalité biologique de la faim. Le lancement d’une start-up ou d’un nouveau projet n’a rien de la noble « fluctuation » décrite par les physiciens de salon ; c’est le spasme d’un estomac vide. L’entreprise naissante est un organisme affamé qui brûle du capital non pas pour créer, mais pour survivre une minute de plus dans le froid.

Regardez ces entrepreneurs qui « brûlent du cash » (le terme est littéral). Ils ressemblent à des sans-abris dans un parc en plein mois de février, jetant des cartons mouillés et des vieux journaux dans un baril en feu pour ne pas mourir gelés. Cette chaleur qu’ils dégagent, cette frénésie qu’ils appellent « l’agilité » ou le « mode agile », n’est que la panique du système nerveux face à l’hypothermie imminente. Ils courent, ils pivotent, ils s’agitent, non pas parce qu’ils ont une vision, mais parce que l’immobilité signifie la mort.

Et lorsque la perfusion financière s’arrête, lorsque les investisseurs ferment le robinet de cette morphine économique, on assiste aux vrais symptômes de manque. Le corps social de l’entreprise entre en convulsion, les yeux se révulsent, et ce qui restait de « culture d’entreprise » s’évapore comme la sueur froide d’un junkie en sevrage. Il ne reste que des dettes, des cendres froides et des employés hébétés qui réalisent qu’ils n’étaient que du combustible.

Entropie

Si la naissance est une famine, la maturité d’une entreprise est une obésité morbide. La croissance n’est pas une élévation, c’est une accumulation de graisses saturées dans les artères de l’organisation. Plus une structure grossit, plus elle génère ce que l’on appelle poliment de l’entropie, mais qui ressemble bien davantage à la crasse qui s’accumule dans les siphons d’une douche publique.

Chaque réunion, chaque comité de pilotage, chaque nouvelle procédure de validation est une plaque d’athérome qui réduit le flux sanguin. Le système s’asphyxie sous son propre poids. C’est le paradoxe du bureaucrate : pour justifier son salaire, il doit créer de la complexité, ajoutant ainsi une friction thermique qui ralentit l’ensemble de la machine. On finit par obtenir un corps gigantesque, incapable de lacer ses propres chaussures, où l’énergie est entièrement consommée par le simple fait de respirer et de maintenir en place cette masse graisseuse.

C’est dans ce marécage organisationnel que l’on voit émerger les comportements les plus grotesques. Pour se donner l’illusion de l’importance au milieu de cette nécrose, un directeur signera un document que personne ne lira jamais. Il sortira de sa poche un stylo-plume en or 18 carats, un objet lourd, inutile et ostentatoire, véritable prothèse de vanité pour une main qui a oublié comment travailler. Il apposera son paraphe avec la gravité d’un roi, sans réaliser que l’encre qu’il dépose a plus de valeur que les décisions qu’il prend. C’est une scène pathétique : l’utilisation d’un outil de luxe pour valider le vide intersidéral d’un processus administratif.

L’air dans ces bureaux est vicié, saturé de dioxyde de carbone expiré par des bouches qui ne s’ouvrent que pour prononcer des acronymes vides de sens. C’est l’odeur de la stagnation.

Dissipation

Alors, comment survivre ? La réponse est cynique : il faut devenir un expert en gestion des déchets. En thermodynamique, pour maintenir l’ordre interne (et garder ses bonus), il faut expulser le désordre vers l’extérieur. Ce que les rapports RSE appellent « développement durable » ou « écosystème de partenaires » n’est rien d’autre que du délestage sauvage.

Le génie du capitalisme moderne ne réside pas dans la création de valeur, mais dans l’efficacité avec laquelle il jette ses ordures chez le voisin. La sous-traitance en cascade, l’ubérisation, la pression sur les fournisseurs… ce sont des mécanismes de refroidissement. L’entreprise nettoie son salon en balançant ses meubles cassés et ses déchets toxiques par la fenêtre, directement dans le jardin de la société civile. On maintient l’illusion d’une structure propre et ordonnée au siège social en créant un chaos absolu en périphérie. C’est de l’assainissement par la contamination d’autrui.

Il n’y a pas de morale ici, seulement des vecteurs de force. L’univers ne cherche pas le profit, et il se contrefiche de votre « mission ». L’univers cherche simplement le chemin le plus court pour refroidir votre cadavre et disperser vos atomes dans le grand silence du zéro absolu. Tout ce que vous faites, tout ce que vous construisez, n’est qu’un retardement temporaire de cette échéance glaciale.

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